Politique

Elections législatives : la menace d’une Constitution « AKP » soude l’opposition

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A deux semaines des élections législatives du 7 juin, l’ensemble du monde politique turc est en pleine effervescence. Pour le parti au pouvoir (AKP), qui fera tout pour obtenir le nombre de députés requis pour entériner un changement de Constitution en faveur d’un régime présidentiel controversé, comme pour les trois principaux partis d’opposition, qui chercheront naturellement à l’en empêcher, ce scrutin prend déjà des allures de rendez-vous avec l’Histoire.

aydin_cingiDes élections historiques

Pour le politologue Aydın Cıngı, ces élections parlementaires relèvent « d’une importance capitale » car, cette fois-ci, « il ne s’agit pas simplement d’élire un parlement mais de déterminer le régime du pays pour les années à venir ». Il y a donc un « intérêt national de l’opposition qui prime sur les querelles partisanes » : empêcher le président Erdoğan de modifier la Constitution dans le but de faire basculer le pays dans un système présidentiel jugé autoritaire et dénué de contre-pouvoirs. Pour ce faire, l’AKP -qui n’a pas voulu répondre à nos questions- aura besoin des deux tiers des sièges.

L’arithmétique parlementaire étant ce qu’elle est, la tâche déjà ardue du parti au pouvoir deviendra mathématiquement impossible si le HDP (Parti démocratique des peuples), une formation principalement pro-Kurdes mais rassemblant également féministes, écologistes, militants LGBT et minorités ethniques, venait à faire son entrée au Parlement national. Obstacle non négligeable : la loi de barrage qui limite l’accès à l’Assemblée aux seuls partis remportant plus de 10% des voix.

Dès lors, une sorte d’union sacrée semble s’être tacitement installée autour des trois principaux partis d’oppositions : les kémalistes laïcs du CHP (Parti républicain du peuple), les nationalistes du MHP (Parti d’action nationaliste), et le HDP. « Si le HDP passe le barrage des 10%, ils obtiendront autour de 60 parlementaires. On en prévoit entre 120 et 130 pour le CHP et le MHP gagnerait des sièges. Ainsi, l’AKP disposerait « seulement«  de la majorité absolue. C’est pourquoi même des électeurs chevronnés du MHP pensent à voter HDP. », illustre M. Cıngı.

zeynepaltiokTête de liste du CHP à Izmir, Zeynep Altıok, pour qui ces élections représentent un « carrefour », résume parfaitement la situation : « C’est certainement important que le HDP franchisse le barrage pour deux raisons : l’égale représentation des différents peuples, et la fin d’un seul pouvoir qui définit tout ». « Les votes « stratégiques«  d’électeurs CHP pour le HDP seront assez marginaux et le HDP bénéficiera surtout du vote des Kurdes. », nuance-t-elle cependant.

ayse_erdemUne prédiction que partage en partie Ayşe Erdem, co-présidente du siège stambouliote du HDP : « De nombreux Kurdes votaient pour l’AKP mais, en octobre dernier, le jour où Erdoğan a dit que Kobané allait tomber, il nous a fait une bonne campagne. » Cette ancienne du lycée français Notre dame de Sion, qui a observé une évolution notable des mentalités concernant sa formation politique, espère tout de même qu’un certain nombre d’électeurs traditionnels du CHP voteront, « pour une fois dans leur vie, pour le HDP dans les grandes métropoles comme Izmir, Istanbul et Ankara. »

Politique plus féminine & Constitution plus démocratique : les autres enjeux

deputeesFormation politique respectant le plus le quota de parité hommes-femmes (268 candidates sur sa liste électorale de 550 noms), le HDP pourrait amener avec lui une trentaine de députées à l’Assemblée, faisant grimper leur contingent à 90 sur 550 : un ratio record et une réelle, bien que timide, avancée dans un pays où la parité politique reste médiocre. « C’est pour moi la raison la plus émouvante de voir le HDP passer le barrage. Elles vont changer la façon de faire de la politique et je pense que le Parlement en sera bonifié car, déjà maintenant, les députées du CHP, du HDP et du MPH se concertent et résolvent plus facilement les problèmes que les hommes. », commente Ayşe Erdem qui partage d’ailleurs la présidence de la branche stambouliote du HDP avec un homme. Dans le sillage du HDP, les autres partis ont tous accru la représentation féminine au sein de leurs listes électorales. A ce titre, quelques noms retiennent l’attention comme Fatma Varank (AKP), la cousine d’un conseiller du président Erdoğan, ou encore Selina Özuzun Doğan (CHP), la première candidate issue de la communauté arménienne de Turquie.

Enfin, si l’ensemble de l’opposition s’oppose à une Constitution sauce AKP, elle ne manque pas de reconnaître la nécessité d’une profonde refonte, voire du remplacement, d’un texte qui a vu le jour en 1982 sous une junte militaire et qui, malgré ses nombreux amendements, conserve de nombreuses lacunes. Dans ce contexte, la candidate CHP Zeynep Altıok, insiste sur l’importance de la composition du Parlement à venir. « Plus de partis de gauche est toujours une bonne chose », estime cette anthropologiste de formation entrée en politique suite au meurtre de son père : Metin Altıok, célèbre poète alévi figurant parmi les 37 victimes de l’épouvantable massacre de Sivas de 1993.

Alexandre De Grauwe-Joignon

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