Politique

Élections locales : Incertitude à Istanbul, l’opposition s’empare de la capitale

Selon les résultats provisoires des élections municipales qui se déroulaient dimanche en Turquie, le candidat de l’AKP et ancien Premier ministre Binali Yıldırım et le candidat du CHP Ekrem Imamoğlu sont au coude à coude à Istanbul, tandis que le candidat du principal parti d’opposition (CHP) Mansur Yavaş s’empare d’Ankara.

Dimanche 31 mars, 57 millions d’électeurs étaient appelés aux urnes pour élire les maires des municipalités métropolitaines et de districts du pays, ainsi que les chefs de quartiers et les membres des conseils provinciaux et de districts. Les Turcs ont été au rendez-vous avec 84,52 % de participation.

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Ces élections, bien que locales, ont une résonnance nationale toute particulière. Ce scrutin est en effet le premier sous le nouveau système présidentiel (adopté lors du référendum d’avril 2017) et le dernier avant 2023 (date des prochaines élections législatives). Pour le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, et son parti, l’AKP (Parti de la Justice et du Développement), les résultats des élections se devaient de refléter un renouvellement de la confiance des Turcs envers le gouvernement en place alors que la situation économique du pays aurait pu engendrer un appel d’air pour l’opposition et donc provoquer un vote de défiance ou de sanction. Le président turc n’a donc pas hésité à mouiller sa chemise lors de la campagne, tenant 102 meetings en 50 jours.

Ainsi, tous les yeux étaient rivés sur Ankara, Istanbul, İzmir, Bursa, Antalya et Adana. Ces villes furent le théâtre de vigoureux échanges pendant la campagne électorale du fait de leurs importances stratégiques.

Alors que les résultats de ce scrutin s’annonçaient incertains, selon les résultats préliminaires (99% des bulletins dépouillés), le parti au pouvoir – appuyé par son allié le MHP (Parti d’action nationaliste) avec qui il a formé l’Alliance du peuple –  a remporté 44,42 % des voix dans l’ensemble du pays, tandis que le principal parti d’opposition, le CHP (Parti républicain du peuple), arrive en seconde position avec 30,07 % des voix.

Résultat serré à Istanbul

Le parti au pouvoir pourrait finalement garder la main sur la plus grande ville du pays. Après 25 ans de contrôle de l’AKP à Istanbul, la ville natale du président turc où il fut maire (1994-1998) avant de devenir Premier ministre (2003-2014), les premiers résultats indiquent que l’ancien Premier ministre et homme de confiance de Recep Tayyip Erdoğan, Binali Yıldırım, pourrait remporter le scrutin (48,71%), bien que le candidat du CHP le talonne (48,65 %) et conserve son avance dans des quartiers qui sont traditionnellement acquis au CHP comme Kadıköy.

Binali Yıldırım a revendiqué la victoire dans la soirée lors d’une conférence de presse organisée au siège de l’AKP dans le cœur économique et démographique du pays : « D’après le résultat encore provisoire qui ressort du dépouillement des 31 124 urnes, nous avons gagné l’élection à Istanbul ».  Ce à quoi n’a pas manqué de répondre son rival, Ekrem Imamoğlu pour qui la bataille « n’est pas finie ».

Le 1er avril, Ekrem Imamoğlu a assuré que, d’après leurs chiffres, « il est clair que nous avons gagné Istanbul », affirmant avoir plus de 29 000 voix d’avance.

Victoires de l’opposition

À Ankara, où l’AKP a perdu trois districts, l’ambiance est toute autre. Mansur Yavaş, le candidat du CHP et du İyi parti (le Bon Parti), a remporté la capitale du pays (50,9 %) face à l’ancien ministre de l’Environnement de la Planification urbaine Mehmet Özhaseki (47,06 %) qui se présentait sous les couleurs de l’AKP. Le CHP reprend donc les rênes d’Ankara après 25 ans d’absence. Un revers de taille et inédit pour le parti du président qui, depuis 2002, a remporté toutes les élections.

Mansur Yavaş se présentait pour la troisième fois aux élections municipales à Ankara. En 2009, il a concouru dans les rangs du MHP, alors que ce dernier n’était pas encore allié à l’AKP. En 2014, il se présenta sous les couleurs du CHP et s’inclina face au maire du parti au pouvoir, Melih Gökçek. Mansur Yavaş a néanmoins une expérience conséquente dans l’administration locale puisqu’il a exercé les fonctions de maire dans le district de Beypazarı à deux reprises entre 1999 et 2009.

Sans grande surprise, Izmir reste un bastion du CHP. Mustafa Tunç Soyer, ancien maire du district de Seferihisar, a été élu maire de la municipalité métropolitaine d’Izmir (58,02 %), tandis que l’ancien ministre de l’Économie et candidat de l’AKP Nihat Zeybekçi a convaincu 38,49 % des électeurs.

Le CHP a aussi remporté de grandes villes des provinces côtières du sud et de l’ouest du pays, à commencer par Antalya, Mersin, ou encore Muğla et Hatay, tandis que l’AKP conserve son emprise dans ses bastions historiques d’Anatolie centrale.

Allié du CHP, le İyi parti a récolté sur l’ensemble du pays 7,46 % des voix, contre 7,25  % des voix pour le MHP, allié à l’AKP.

Quant au HDP (4,22 %), il remporte la plupart des circonscriptions du sud-est du pays tandis que ses voix se sont reportées sur les candidats de l’Alliance de la nation (CHP et İyi) dans les provinces occidentales du pays où le parti n’a pas présenté de candidat afin d’éviter la dispersion des voix ; remettant ainsi en perspective les victoires du CHP.

L’Alliance du peuple remporte le scrutin

Ainsi, en termes d’alliances, l’Alliance du peuple (AKP et MHP) sort de nouveau victorieuse de ce scrutin (51,67 %) face à l’Alliance de la nation (CHP et İyi ; 37,53 %).

Le parti au pouvoir est conscient des conséquences du jeu des alliances et des reports de voix. Bien qu’ayant permis à l’opposition de gagner certaines circonscriptions, l’AKP reste en tête des élections municipales, ce que le président turc n’a pas manqué de souligner lors de la soirée électorale tout en reconnaissant des défaites, mais en appelant à respecter les résultats qui font « partie des règles de la démocratie ».

Commentant les résultats provisoires, le président a déclaré à Istanbul avant de partir pour Ankara : « Des mairies ont été gagnées et d’autres perdues par l’AK Parti et l’Alliance du peuple. Ces gains et pertes sont l’expression de la volonté du peuple. Cela fait partie des règles de la démocratie. C’est une réalité que nous devons accepter », avant d’ajouter : « L’AK Parti, comme depuis le 3 novembre 2002, est arrivé largement en tête des élections. Nos travaux vont se poursuivre pour faire de notre pays et de notre région un havre de paix sans laisser le temps aux organisations terroristes de respirer ».

Plus tard dans la nuit, à Ankara, le chef de l’État a déclaré : « Aujourd’hui, pour la 15ème fois, notre nation nous a portés en tête dans les urnes », rappelant encore une fois que l’enjeu n’était autre que « la survie de nation » et promettant que, dès demain, le gouvernement commencerait « à déterminer nos faiblesses et à les corriger ».

En attendant les résultats définitifs, une seule chose est sure : ce huitième scrutin d’un cycle électoral effréné qui a commencé en 2014 a encore une fois souligné un pays qui ne cesse de se polariser.

Camille Saulas

 

 

 

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