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En Syrie, un patrimoine culturel sacrifié

 Alors que le conflit syrien s’enlise au grand dam de la communauté internationale, un conflit plus discret mais tout aussi crucial se tient actuellement en marge des affrontements meurtriers débutés en 2011. La percée du groupe Etat islamique au sein des territoires autrefois contrôlés par l’armée régulière de Bachar el-Assad, fait en effet peser une grande menace sur le riche patrimoine culturel de la République arabe. Selon le professeur Osman Eravşar, depuis 2009, plus de 17 vestiges des civilisations seldjoukide et ottomane ont été détruits en Syrie.

aleppo

Impitoyable et destructrice, la guerre civile en Syrie et la domination naissante du groupe Etat islamique sur une partie du Moyen-Orient n’ont pas été seulement coûteuses en vies humaines. Depuis 2011, il existe désormais un autre front où la bataille fait rage, plus insoupçonné certes mais à l’importance déterminante : celui du patrimoine culturel exceptionnel de la région progressivement détruit par les belligérants.

La question, récemment mise au centre de l’agenda politique des puissances occidentales, était par le passé reléguée au second plan. Mais un événement intervenu le 26 février dernier lui a donné une valeur nouvelle. Ce jour-là, le monde, stupéfait, découvrait avec indignation la dernière trouvaille de l’Etat islamique pour renforcer sa campagne de communication. Les islamistes publiaient ainsi une vidéo montrant la destruction de statues datant de l’époque hellénistique dans le musée syrien de Mossoul, l’un des plus importants du pays.

statue_mossoul

Depuis, les atteintes au patrimoine historique de la Syrie se comptent par dizaines. Mais, les djihadistes n’ont malheureusement le monopole dans le domaine. Hier, le professeur Osman Eravşar de l’Université Selçuk de Konya en Anatolie centrale, a chiffré à plus de 17 les vestiges des civilisations ottomane et seldjoukide détruits par les forces armées de Bachar el-Assad depuis 2011.

Le patrimoine culturel, victime collatérale des affrontements

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Le professeur Osman Eravşar.

En 2009, le professeur Osman Eravşar avait mené en Syrie un projet intitulé « l’inventaire des artéfacts seldjoukides » du nom d’un peuple nomade venue d’Asie centrale qui domina le Moyen-Orient entre le XIe et le XIIe siècle. La plupart des vestiges avaient pu être recensés et photographiés dans le cadre d’un projet de conservation décidé à l’époque par le président turc d’alors : Abdullah Gül. Une tâche qui, au grand dam du chercheur, n’aboutira jamais puisque la grande majorité des biens culturels ont été rasés depuis le début du conflit armé.

Parmi les nombreux vestiges de la présence seldjoukide puis ottomane, dont la plupart jonchent le trajet entre les villes de Raqqa et d’Alep, un retient plus particulièrement l’attention du scientifique. « Il y a surtout des mosquées, et des tombes ici. Mais le plus important parmi les vestiges présents en Syrie est le minaret de la Grande Mosquée d’Alep. Ce minaret avait des traits dans son architecture qui reflètent les caractéristiques de l’époque seldjoukide. Le plus important pour nous c’était la préservation de ce minaret. Malheureusement, il n’existe plus aujourd’hui », regrette-t-il.

Depuis la démolition du monument fin avril, le régime de Damas et les rebelles syriens se sont mutuellement rejetés la faute. L’armée du président syrien ayant déclaré pour sa part que le monument, classé au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO, s’était écroulé de lui-même en raison des nombreux dégâts relevés après les affrontements. Une thèse contestée à l’époque par plusieurs témoins qui avait notamment confié aux journalistes présents sur les lieux avoir vu un char de l’armée régulière tirer délibérément sur le minaret pour déloger un sniper ennemi niché à son sommet.

Pour le chercheur en revanche, une autre raison semble avoir motivé un tel acte : « je pense que la raison est différente, et que le minaret a été détruit parce que le nom du sultan seldjoukide Malik Shah Ier est gravé sur le fronton de la mosquée », a-t-il souligné, avant d’ajouter : « Tous les biens culturels de l’époque seldjoukide sont voués à la destruction. Le régime syrien est dérangé par les héritages seldjoukide et turc. La guerre est en réalité une excuse pour détruire sans justifications un patrimoine ancestral. »

minaret

Outre les patrimoines seldjoukide et turc, l’UNESCO a relevé de sévères détériorations sur la quasi totalité des sites syriens classés au patrimoine mondial de l’humanité. Du site de Palmyre à la Mosquée des Omeyyades de Damas, en passant par le palais Qasr al-Hayr Sharqi dans le Djebel Bishri ou encore la citadelle et la Grande Mosquée d’Alep, tous ces joyaux du patrimoine syrien ont été victimes du conflit.

Pire encore, les pillages de sites archéologiques et les vols de musées sont devenus monnaie courante. Une perte incommensurable pour la Syrie qui, en plus de sombrer dans le chaos politique, est progressivement dépossédée de son patrimoine historique.

Matéo Garcia

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