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Enver Aysever : « Tous les gouvernements menaçant les médias tomberont tôt ou tard »

ENVER AYSEVER1Après avoir passé sa jeunesse sur des scènes de théâtre, Enver Aysever, sociologue et écrivain, dirige des émissions télévisées depuis sept ans. Il aborde diverses questions de l’actualité politique dans le cadre de son programme Aykırı Sorular (Questions paradoxales), l’une des émissions les plus suivies en Turquie. Enver Aysever nous a reçu pour parler de son émission mais aussi du rapport entre le pouvoir et les médias en Turquie.

Comment le programme Aykırı Sorular a-t-il commencé ? Est-ce vous qui avez créé le concept ?

Oui, c’est moi. L’émission a été lancée sur Sky Türk en 2007. Mais le format de l’époque était complètement diffèrent de celui d’aujourd’hui. C’était un programme qui commençait à 23h00 et continuait jusqu’au matin. Il nous permettait de prendre notre temps sur les sujets, de les élargir intellectuellement et d’approfondir la conversation.
Mais après qu’il soit passé sur CNN Türk, le temps a été réduit, et Aykırı Sorular est devenu un programme de 40 minutes. Sur la chaîne CNN Türk, contrairement à la précédente, nous avons essayé de faire un programme qui permette aux spectateurs de réfléchir rapidement. Il n’y a aucune similarité entre les deux émissions si ce n’est leur nom.

Comment expliqueriez-vous la réussite de votre programme ?

Je suis un amateur de musique, de rythme. J’essaye alors de tenir le rythme du programme, en écoutant bien mon interlocuteur et en arrangeant bien le minutage de mes questions.
D’un autre côté, pendant le programme, je n’ai aucune relation avec l’extérieur donc pas d’oreillette. J’essaye de deviner ce que pense mon invité au moment où je pose mes questions.
J’essaye de construire une conversation fluide, transparente, qui se déroule dans une ambiance saine et basée sur l’improvisation, je n’essai pas de piéger mon invité.

Quelles sont vos marges de manœuvre concernant votre émission ? Est-ce que CNN Türk vous laisse une liberté totale ?

Aucune chaîne ne peut faire ça, en particulier dans un pays comme la Turquie. Il existe un manifeste publié par le groupe de médias Aydın Doğan et qui s’appelle « Les principes des médias Aydın Doğan ». Ce manifeste déclare les principes du journalisme. En théorie, il convient très bien avec la déontologie du journalisme. Seulement l’insuffisance de l’ancrage démocratique en Turquie et la pression du pouvoir politique sur les médias créent un contexte bien différent, ce qui nous oblige à développer notre champ d’action tout en exerçant notre métier. En tant que journaliste vous êtes soumis à un rapport de force avec la direction des chaînes que je qualifierais d’« aigre-douce ». Bien évidemment l’audimat de votre émission vous sera toujours très utile pour avoir plus de marge de manœuvre.

aysever1Alors qu’Aykırı Sorular est un programme basé sur l’improvisation, comment réglez-vous le fil conducteur ?

En général, je ne préfère pas interrompre la conversation, sauf lorsque je remarque un point important ou lorsque l’on s’éloigne de la question posée. Par exemple, si vous laissez un politicien parler, il vous parlera tout au long du programme, mais seulement 10% de ses mots feront parti de ses propres idées, le reste n’étant qu’une technique de propagande populiste. La raison principale de mes interventions est d’éviter cette propagande.

Est-ce que tout le monde accepte de participer à votre programme ?

Non, pas tous. Nous avons officiellement invité Recep Tayyip Erdoğan. Mais je sais qu’attendre une participation du Premier ministre à ce type de programme est un peu naïf. Il a d’ailleurs déjà des journalistes qui travaillent à son avantage et qui ne posent aucune question.

Que pourriez-vous nous dire des liens entre le pouvoir et les médias en Turquie ?

La Turquie est entrée dans une période néolibérale dans les années 1980 avec Turgut Özal. Le lien entre le pouvoir politique et les médias a commencé à se préciser dans cette période-là avec l’invitation de journalistes aux diners politiques et des appels téléphoniques au milieu de la nuit aux patrons des médias. A l’époque, la Turquie considérait cette période comme un processus de modernisation, mais en réalité c’était un emprisonnement. Parce que le problème commence dès qu’il y a une connivence entre le pouvoir et les médias. Même si j’admets l’existence d’une relation entre les journalistes et le pouvoir politique, celle-ci doit absolument obéir à des règles absolues de transparence. Le journaliste doit poser les questions qu’il faut, il doit travailler pour informer objectivement le public, même s’il est très proche du pouvoir. C’est une question de conscience et d’éthique.

Comment voyez-vous l’avenir des rapports entre les médias et le pouvoir politique en Turquie ? Continuera-t-il encore ?

Depuis que nous sommes entrés dans l’ère d’internet, les réseaux sociaux ont commencé à contrôler et à critiquer le pouvoir et les médias. Désormais, cette relation peut être affectée par ce troisième rapport de force. Mais la pression des gouvernements sur les médias continuera toujours. Seulement, tous les régimes menaçant les médias tomberont tôt ou tard. C’est ma considération sociologique.

Dans le cadre des évènements récents, est-ce que vous pourriez affirmer que cette pression gouvernementale s’est atténuée, après que le groupe Zaman ait tourné le dos à l’AKP ?

Bien sûr, ça a été un avantage relatif pour nous. Alors que les alliés se sont séparés, les médias opposants, étant leur cible depuis longtemps, ne sont maintenant plus l’ennemi principal du gouvernement. Et là, je me demande s’il y a bien un scandale plus grand que celui-ci. Nous en sommes réduits à nous réjouir du conflit entre le Premier ministre et Fettullah Gülen pour pouvoir tenir le coup et continuer. C’est catastrophique.

Vous sembliez déçu après avoir appris les résultats des élections. Que va-t-il se passer désormais ?

Ma déception venait de mes attentes concernant les résultats des élections municipales car je pensais que le gouvernement allait enregistrer un recul. Mais je me suis trompé. Le pouvoir actuel a utilisé le concept de « l’ennemi » afin de consolider sa base populaire. Auparavant, « l’ennemi » était les militaires, ensuite, le Parti populaire républicain (CHP) et maintenant c’est Fettullah Gülen. Il utilise intelligemment cette idée. Mais ce sont des solutions pragmatiques et provisoires. La période que nous vivons est l’une des périodes les plus dures de notre histoire politique. Je crois que la Turquie fera face à un renouveau politique dans les prochaines années.

Mireille Sadège &Neyran Elden

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