Culture, Le choix de la rédaction, Société

Ertuğrul Özkök : « Je ne suis pas né bourgeois mais je voudrais mourir bourgeois »

fotoğrafC’est un homme raffiné, élégant et très fin dans ses analyses politiques et sociales, il a été 20 ans durant le rédacteur en chef du plus grand quotidien turc, Hürriyet (la liberté). Il se décrit « narcissique, amateur de bon vins, de la bonne musique et un farouche défenseur du libéralisme ». Il aime les belles femmes et ses articles totalement décomplexés sont autant appréciés que critiqués. Nous l’avons rencontré à l’occasion de la sortie de son livre pour connaître sa vision de la Turquie.

Pouvez-vous nous parler de vous ?

J’ai grandi dans un milieu d’imprimerie, à Izmir, donc je sais très bien utiliser les machines semi-automatiques. Je viens d’une famille modeste de 5 enfants dont je suis l’unique garçon. Mon père m’a donné des leçons de vie extraordinaires. Un jour je lui ai demandé un veston des Beatles. Il m’a répondu « Je ne t’achèterai cette veste seulement si je peux acheter une pour tout le monde. Je veux que tu comprennes ça ». Je n’oublierai jamais cette leçon de mon père.
Je suis allé à la faculté de sciences politiques à Ankara. Ils venaient d’y ouvrir, avec l’aide de l’Unesco, l’école supérieure de journalisme et de télévision. Je fais partie des premiers diplômés de cette école qui existe toujours. A la fin de mes études j’ai obtenu une bourse pour aller faire mon doctorat en France. A cette époque j’étais de gauche car c’était à la mode chez les jeunes.
Tout le monde me connaît comme étant un soixante-huitard. En réalité la période la plus importante de ma vie a été 1964 parce que c’est là que les Beatles et les Rolling Stones ont débuté. Et puis j’ai commencé à lire Camus et Sartre au lycée. C’est en 1964 que mes opinions ont commencé à se former. J’ai été fortement influencé par l’Étranger de Camus. Et je suis toujours un fan des Rolling Stones. Je suis d’ailleurs allé à Londres en juin dernier pour voir leur concert à Hyde Park. Quand je regarde mon passé j’étais entre les deux, la culture pop et la gauche. Il y avait trois posters dans ma chambre d’étudiant : Karl Marx, Mick Jagger, et Françoise Hardi.
Par la suite, je suis devenu libéral grâce à M. Turgut Özal (Premier ministre puis Président de la Turquie entre 1983 et 1993, ndlr). Je pense que je n’ai jamais été un vrai communiste. Certes j’ai été membre du parti communiste français et je distribuais des tracts à la « fête de l’Huma » mais cette fête a aussi été l’occasion de voir les Pink Floyd en concert. En bref, mon attachement au communisme ne s’est pas fait par conviction.

Et qu’est-ce qui vous a plu alors dans le libéralisme ?

J’ai été très déçu par le communisme surtout après l’invasion de la Tchécoslovaquie et de la Hongrie. Je me suis dis que ce n’était pas ce que je voulais pour mon pays et ma vie. Et puis je trouvais les communistes très réactionnaires. Pour moi un bon communiste c’était Jean Ferrat.
Sa chanson La montagne, je l’écoute toujours. C’était le côté romantique du communisme.
Je dois ajouter que je vis dans un monde que je me suis créé et qui ne correspond pas toujours à la réalité. Mes origines sont populaires mais je ne veux plus faire partie du peuple. Ce n’est pas du snobisme, il s’agit d’un choix de vie.
Dans mon livre, je dis que je ne suis pas né bourgeois mais je voudrais mourir bourgeois. En 1971, j’ai regardé le film de Visconti Mort à Venise tiré d’une nouvelle de Thomas Mann, et là j’ai découvert l’aristocratie, la bourgeoisie et les valeurs bourgeoises qui conviennent parfaitement à mon état d’esprit. Dans ma vie, c’était une seconde révolution après 1964. La troisième c’était les événements de Gezi, qui m’ont beaucoup touché.

Qu’est-ce qui vous a touché dans les mouvements de Gezi?

La spontanéité. Pour la première fois dans ma vie je découvrais un mouvement spontané, jeune, avec beaucoup d’esprit, d’humour, et de modernité. C’est ça que je veux pour mon pays. Une jeunesse créative, honnête, belle, moderne et courageuse.

Avez-vous été surpris par ce mouvement ?

Oui, pour moi ça a été la première révolution turque après la guerre d’indépendance sans oublier M. Özal que j’admire beaucoup car il nous a appris les valeurs libérales, aussi bien dans les mentalités que dans l’économie. Il a su changer notre mentalité étatiste en libéralisme. Nous sommes passés avec lui au vrai capitalisme. Après Atatürk, c’était le meilleur. Avec l’arrivée au pouvoir de M. Erdoğan je me suis dit que la Turquie allait découvrir le conservatisme mais avec des valeurs libérales.

Justement qu’avez-vous pensé de M. Erdoğan à son arrivée au pouvoir ?

J’ai réellement cru qu’il y aurait un changement positif pour mon pays car il paraissait très sincère. Alors j’ai soutenu l’AKP en pensant que le Premier ministre serait l’acteur de la démocratisation de la Turquie. Ma femme ne pensait pas comme moi. Dès le début elle m’a dit que la Turquie ne serait pas heureuse avec lui. Mais ma femme n’aimait pas M. Özal non plus. Donc je me suis beaucoup disputé avec elle. Malheureusement pour moi le résultat a été l’une des plus grandes déceptions de ma vie. Je pense très sincèrement que la Turquie a raté une occasion extraordinaire de devenir un grand pays. Et M. Erdoğan a raté, quant à lui, une très grande occasion de devenir un grand leader historique.

Vous avez été 20 ans durant le directeur de la rédaction du quotidien le plus influent de Turquie, Hürriyet (Liberté), que pouvez-vous nous en dire ?

Très sincèrement, je n’ai jamais senti le pouvoir de Hürriyet. Je n’ai même jamais cru au pouvoir de Hürriyet. Ceci dit, je suis sociologue et je vois les vagues qui viennent. Alors quand je vois un tsunami qui arrive il y a deux choses à faire : ou bien surfer sur la vague, ou bien, si vous n’êtes pas très intelligent, vous essayez d’aller à contre-courant. Moi, j’ai surfé sur les vagues. Tout le monde croit que Hürriyet a influencé les tendances. Non Hürriyet a seulement vu les vagues arriver. En 2002, j’ai écrit des articles prévoyant l’arrivée au pouvoir de M. Erdoğan. Alors les milieux d’affaires m’ont demandé d’essayer d’empêcher ça mais j’ai répondu qu’il n’y avait rien à faire. Par contre j’ai fait des choses extraordinaires pour l’évolution du journalisme en Turquie et je ne serai pas modeste là-dessus. Par exemple j’ai développé les rubriques lifestyle et la presse féminine. Je ne l’ai pas créée mais je l’ai introduite. J’ai découvert aussi qu’il n’y avait pas un seul « peuple », pour ne pas dire « lecteur » car je n’aime pas ce mot, mais des « peuples ».

Quel est le lectorat du quotidien Hürriyet ?

Ce sont des gens démocrates, laïcs, avec une bonne éducation et un mode de vie moderne, qui vont souvent au cinéma, voyagent à l’étranger, achètent des livres et des DVD. C’est un peuple très vif économiquement et sociologiquement. Une fois j’ai dit à M. Erdoğan : « Ecoutez, le peuple qui vote pour vous ne lit pas de journaux. Les gens qui lisent les journaux ne votent pas pour vous ». Nous devons cohabiter ensemble, c’est ça la démocratie. Le tirage total de tous les journaux qui soutiennent M. Erdoğan ne fait pas celui d’Hürriyet. Ce n’est pas du snobisme mais une réalité. Aux USA les red-necks (conservateurs, ndlr) ne lisent pas le New York Times. 75% du New York Times est vendu à Manhattan. C’est une population très forte économiquement, culturellement, politiquement, intellectuellement, donc influente. Mais les démocraties fonctionnent ainsi. Qui lit le Le Figaro ? Les ouvriers de Renault ? Non.

bir-beyaz-turk-un-hafiza-defteri20140318151537Pouvez-vous nous parler de votre livre ?

Il s’appelle Le carnet de notes d’un Turc blanc. L’expression Turc blanc vient de moi et de l’un de mes amis décédé maintenant. Nous nous moquions de ces gens, des Turcs qui se prenaient eux-mêmes très au sérieux, qui se croyaient eux-mêmes une race supérieure. J’utilise maintenant ce mot d’une manière très positive. C’est une partie de la population turque. Mais il ne s’agit pas d’une race c’est une couche sociologique. Ma famille est une famille turque blanche mais ce ne sont pas des bourgeois. C’est une famille moyenne.
Et je veux dire à M. Erdoğan qu’il est obligé de cohabiter avec ces gens. Ce sont des gens biens. Ils ont des choses à apprendre de la Turquie mais aussi des choses à enseigner aux autres couches sociales, aux partis conservateurs.

Vous parliez des valeurs de la vraie bourgeoisie. Qu’est-ce que la vraie bourgeoisie selon vous ?

Pendant toute ma jeunesse j’ai cru que le progrès et la démocratie venaient de la classe ouvrière. J’ai appris que ce sont des valeurs bourgeoises qui font progresser le pays vers une vie meilleure. C’est pour ça que j’essaye de donner une éducation bourgeoise à mes petits enfants.

Alors d’après vous les manifestants de Gezi étaient des bourgeois ?

Je ne pense pas, car ils venaient de toutes les familles de la Turquie. C’est pour ça que c’était très beau. C’était quelque chose qui cassait toutes nos références politiques et sociologiques. Il y avait une spontanéité. Dans mon livre, j’ai essayé d’analyser ce mouvement. Je ne connaissais rien de semblable à ce mouvement en Turquie et j’en ai été très touché. Il y avait une créativité extraordinaire, de l’humour et beaucoup de fraîcheurs, de jeunesse. C’était très pur et c’est pour ça que je ne pouvais pas y aller et que je n’ai pas voulu que les politiciens s’en mêlent.

Vous dîtes qu’il ne faut pas que ce mouvement soit approprié par les politiciens mais cela ne risque t-il pas de devenir comme une belle fleur qui au bout d’un moment se fane ?

Non mais tout le monde doit en tirer des leçons. Parce que là les jeunes ont levé la tête et ils ont dit « stop ». C’est la première fois que le peuple turc réagit de cette manière et de façon très naturelle. Les Français ont l’habitude de réagir face aux politiques mais les Turcs non.
Le 31 mai, premier jour des événements, j’étais ici au bureau sans savoir ce qu’il se passait dehors. Il n’y avait personne. Aucun des jeunes journalistes n’était là. J’ai demandé « Qu’est-ce qu’il se passe ? ». On m’a répondu « Comment vous ne savez pas ? Ils sont tous allé à Gezi ». Alors je me suis renseigné et c’est moi qui ai écrit le premier article dans la presse turque le lendemain, nous avons titré : « Gezi n’est plus seulement le nom d’un parc ».

Et pourtant M. Erdoğan a encore obtenu un fort score lors des élections municipales du 31 mars dernier qu’en dites-vous ?

Il ne faut pas oublier que dans les démocraties les gens sont élus à 51%. Mais cela ne vous donne pas pour autant le droit de faire tout ce que vous voulez. De plus, il ne faut pas oublier que M. Erdoğan n’a pas encore obtenu ce que M. Demirel et M. Menderes ont déjà obtenu dans l’histoire de la Turquie. M. Menderes a obtenu 57% des suffrages exprimés et M. Demirel, pendant les élections partielles de 1969, a obtenu 65%.

Vous parlez très bien le français, peut-on dire que vous aimez la francophonie ?

Bien sûr mais pourtant je me considère plutôt anglo-saxon de culture. Même lorsque j’étais à Paris je suivais toujours ce qu’il se passait à New-York et à Londres. Mais, de plus en plus, Paris m’attire. Je m’y rends d’ailleurs très souvent. Malheureusement la francophonie a perdu beaucoup de terrain et c’est dommage. Je réalise aujourd’hui ce que la France m’a apporté durant mon séjour de 5 ans et demi à Paris.

Propos recueillis par Mireille Sadège et Benjamin Baijot

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *