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Esclavage, prostitution et migration s’invitent sur les planches dans une enveloppe d’humour tranchant

Vendredi 18 février, sur la scène du lycée Sainte Pulchérie, la compagnie Talimhane Tiyatrosu jouait la pièce tragicomique « D’abord un vide quand le cœur s’en va mais maintenant ça va ». Adapté à la Turquie en 2012 par Seçil Honeywill et pour lequel elle reçut le prix de traductrice de l’année, le texte donne voix aux élucubrations de Dijana, migrante forcée à la prostitution pour récupérer son passeport et sa liberté.

Déjà onze années que la troupe fait rire et réfléchir le public stambuliote par le récit de Dijana, qui lui confie en 60 minutes ses douleurs, ses échappatoires extravagantes et ses souvenirs. Cette élocution, qui alterne adresse au spectateur et au second personnage, relate la complexité des liens entre le ravisseur Mustafa et sa victime avec un va-et-vient entre brutalité frappante et légèreté déconcertante. À la fois juge et confident, le public passe des rires aux froids silences en une fraction de seconde.

Les notions d’identité et de confiance sont questionnées dans cette œuvre. Le mot de la fin fait référence à une caractéristique que Mustafa a souvent utilisée pour la définir. Ceci montre à la fois la permanence de son emprise, et le refus d’apitoiement de la jeune femme. Familiaux, amoureux ou amicaux, tous les liens évoqués sont souillés par la trahison et la manipulation. La confiance est ici une source infinie de malheurs et de désarroi. 

Malgré un grand nombre de nationalités évoquées, c’est à dessein que l’on ne devine pas celle de Dijana. Ainsi, elle représente toutes ces femmes migrantes victimes d’esclavage sexuel à travers le monde et notamment la Turquie. Manipulation émotionnelle, promesses de réussite, chantage, violences physiques et psychologiques : les mécanismes d’asservissement multiformes sont illustrés à la fois de façon objective et subjective. 

Dans la dernière partie, le récit retourne aux prémices de son enfermement, de son histoire d’amour avec Mustafa. Ce bond inattendu dans une réalité antérieure marque une rupture de la progression chronologique illustrant la déchéance perpétuelle des espoirs de liberté du personnage principal. 

Écrit par Lucy Kirkwood

Adaptation : Seçil Honeywill

Mise en scène : Mehmet Ergen

Actrices : Esra Bezen Bilgin, Güliz Gençoğlu

Caroline Deschamps

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