International, Politique

Été 2019, le retour de la question moldave ?

Alors que l’Europe sort à peine des élections européennes et que la Roumanie est en pleine crise institutionnelle, voilà que son voisin roumanophone, la Moldavie, s’agite à nouveau. Après des élections législatives plus que houleuses le 24 février dernier, c’est finalement la pro-européenne Maia Sandu à la tête de la coalition « Acum » (ce qui signifie « maintenant »), alliée aux socialistes, qui parvient à faire quitter le pouvoir au puissant oligarque et pro-russe notoire : Vlad Plahotniuc. Après une période de transition assez complexe, le président de la République de Moldavie Igor Dodon devait donc nommer le 8 juin Maia Sandu comme Première ministre.

C’est là un événement historique, car, de nouveau, le cas de la Moldavie va pouvoir revenir sur le devant de la scène internationale. En effet, on rappellera ici que la Moldavie et plus particulièrement la Bessarabie fut l’une des trois provinces qui au XIXe siècle formèrent ce que l’on appela alors les premières principautés roumaines. Après la Première Guerre mondiale, ce fut la création de la Grande Roumanie dans laquelle la Moldavie prit toute sa part.

Ainsi, depuis le recul de l’Empire ottoman dans la région, soit depuis la seconde moitié du XIXe siècle, personne ne remettait en cause l’appartenance de la Moldavie au territoire national roumain.

Hélas, la fin de l’entre-deux-guerres se termine entre autres par le pacte germano-soviétique d’aout 1939 qui verra dans ses fameuses clauses secrètes se régler le sort du partage de la Pologne, l’annexion par l’URSS de Staline de deux des trois Républiques baltes ainsi que l’invasion de la Moldavie et sa transformation en une République soviétique (R.S.S.)

Tout cela aurait très bien pu être remis en cause avec la fin du conflit en 1945, notamment lors des conférences de Yalta et de Potsdam. Si Staline fut tout de même obligé de satisfaire à la recréation de la Pologne, celui-ci ne céda pas sur les États baltes et la Moldavie acquis grâce à ce pacte d’aout 1939 tout de même signé avec Hitler. Si celui-ci est certes rompu avec l’agression de l’Allemagne nazie contre l’URSS en juin 1941, Staline entendait bien conserver ces territoires qui furent alors pleinement intégrés dans l’Union soviétique de l’époque.

C’est ainsi que devait naître la singulière situation de la Moldavie. Cette dernière, tout comme l’Arménie ou d’autres États rattachés à l’URSS, devint alors une RSS, soit une République socialiste soviétique, afin de neutraliser toutes velléités de tentatives de sécession. La création autour de la ville de Tiraspol d’une véritable enclave russe avait pour but de pouvoir ainsi neutraliser toute tentative de retour de la Moldavie au sein de la mère patrie roumaine voisine.

Durant toute la période soviétique, tout ceci devait se maintenir d’autant plus que la Roumanie de Ceauşescu demeura peu ou prou fidèle à l’URSS jusqu’à la fin de la guerre froide.

En décembre 1991, l’URSS devait finir par disparaitre et, bien avant l’effondrement du bloc soviétique, ce sont les anciens territoires conquis par le passé qui firent sécession de l’URSS défunte. Ce fut le cas des trois États baltes, mais aussi de l’Arménie, de la Biélorussie, de l’Ukraine, de l’ensemble des pays conquis en Asie centrale (comme le Kazakhstan) et de la Moldavie qui devint ainsi un État voisin de la Roumanie elle-même libérée dès décembre 1989 du régime de Ceauşescu, et donc potentiellement prête à réintégrer la Moldavie qui lui avait été arrachée pendant la Seconde Guerre mondiale.

Les choses ne furent pas aussi simples, car devait aussitôt démarrer ce que l’on a appelé la guerre du Dniestr, c’est-à-dire ni plus ni moins que le souhait de la Transnistrie de se rattacher à la Russie ce que les autorités moldaves n’entendaient pas de cette oreille. Ce conflit fut réglé en permettant à la Russie de Boris Eltsine de garantir l’indépendance de la Transnistrie avec la protection de la 14e armée russe, mais aussi d’obtenir une victoire importante en ayant la promesse que la Moldavie ne demanderait jamais son rattachement à la Roumanie comme ce fut tout de même le cas pendant l’entre-deux-guerres et depuis les origines même de la nation roumaine au XIXe siècle.

Autant dire que, depuis le début de la période de Poutine en Russie et la guerre du Donbass — commencée avec l’Ukraine en 2014 et visant à détacher des régions prorusses dans le sud et l’est de l’Ukraine —, la situation sensible de la question de la Moldavie et de la Transnistrie en fait un des points les plus chauds de la région.

On comprend alors mieux le souci de Moscou de maintenir dans la région cette forme d’équilibre acquis depuis 1992 avec une Moldavie « neutralisée » et le maintien d’une Transnistrie sous protection russe.

Que se passera-t-il alors avec les récents changements à Chisinau (Kichinev) ? Que va faire Maia Sandu qui vient par sa victoire de relancer la question d’une Moldavie souhaitant intégrer l’UE et l’OTAN et ceci malgré son interdiction de retour à la nation roumaine comme c’est le cas depuis 1992 ? Rappelons ici qu’en 1994 un referendum à titre purement consultatif donnait 94 % au maintien de l’indépendance du pays et donc à un choix « ni Roumanie ni Russie », ce qui ne devait pas empêcher le souhait légitime de s’ancrer vers l’Occident.

En attendant les réponses à ces questions, ce petit pays de quatre millions d’habitants a perdu déjà un million de personnes ayant décidé d’aller travailler à l’étranger ; ceci désertifiant le pays et l’entrainant dans la spirale d’une sérieuse crise économique.

La situation en ce début d’été 2019 reste pourtant instable puisque le chef de l’État devait le 9 juin dernier être démis de ses fonctions par le Premier ministre sortant prorusse, Pavel Filip, chargé d’organiser, pour contrer sa rivale, de nouvelles élections en septembre 2019.

La situation est donc totalement bloquée malgré le soutien de l’UE et des États-Unis. Nul ne peut dire ce qui va advenir à l’automne 2019 dans ce bras de fer qui s’engage finalement de nouveau entre la Russie et l’Occident sur le terrain du sort de la Moldavie. Il est en tout cas peu probable que Moscou cède vu la situation régionale que nous avons évoquée.

Depuis mai, les institutions européennes sont toutefois en train de se renouveler : Parlement, Commission européenne, présidence, etc. N’aurions-nous pas là, encore une fois, une nouvelle et belle occasion de montrer un grand retour de l’Europe dans sa politique périphérique ?

Cela sera sans doute l’un des défis de l’automne 2019.

Dr. Olivier Buirette

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