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Europalia fait vivre la Turquie mythique au cœur de la Belgique

Europalia s’invite cette année en Turquie, et le Bruxelles brumeux de novembre se pare des couleurs vives d’Istanbul aux coupoles dorées. La grande exposition, qui attire tous les deux ans les foules autour d’évènements divers et d’expositions de haute qualité, propose de découvrir à chaque nouvelle édition une ville emblématique de l’Europe, autour de la culture de son pays. Europalia signe en 2015 une vingt-cinquième édition d’envergure, en tournant les feux des projecteurs aux frontières de l’Orient.

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Loin des tensions qui alimentent de coutume les relations entre Bruxelles l’européenne et le « cas turc », la beauté réunit les deux pays par un grand pont culturel. Pont qui est par ailleurs l’un des symboles des expositions phares de l’évènement, « Anatolia » et « Imagine Istanbul » : la vie grouillante de la passerelle de Galata est l’image même de la multi-culturalité entre deux rives, telle une « ville dans la ville », au cœur de la Corne d’Or.

Alors, plongeons ensemble dans Europalia ; fermons les yeux, les frontières n’existent plus, et un mélange étourdissant de couleurs, de bruits et d’odeurs nous serre la gorge : en parcourant les salles du Bozar bruxellois, Constantinople vient à notre rencontre. Laissons-nous porter par ce vent familier du Bosphore qui vient réveiller un instant les grandes rues un peu froides de la capitale belge.

Europalia, un évènement bruxellois incontournable

Europalia fête cette année un double anniversaire, celui de ses 45 ans et de son 25e festival. Tous les deux ans depuis 1969, l’essentiel du patrimoine culturel d’un pays est mis à l’honneur dans la capitale européenne. D’octobre à février à Bruxelles, mais aussi à Anvers, Liège, ou d’autres villes belges, le festival n’oublie aucun art majeur : musique, arts plastiques, cinéma, théâtre, danse, littérature, architecture, design, mode, gastronomie…

Pour honorer ce double anniversaire, Europalia met le cap sur un pays mythique : la Turquie, berceau de culture depuis la préhistoire. Tant de civilisations s’y sont succédées, tant de croisements culturels ont émergés entre les rives du Bosphore ! Du 6 octobre 2015 au 31 janvier 2016, ce sont toutes les facettes de ce pays fascinant qui sont mises à l’honneur en Belgique, depuis les pièces majeures des grands musées stambouliotes à la musique traditionnelle, contemporaine, en passant par les évènements littéraires et cinématographiques…

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La tour de Léandre, Üsküdar. Exposition « Istanbul – Anvers. Deux ports. Deux villes. »

L’exposition « Imagine Istanbul »

Les reporters hors frontières d’Aujourd’hui La Turquie ont visité pour vous l’exposition qui se tient de façon permanente aux dates du festival, au Bozar de Bruxelles. Douze salles retracent l’histoire et la vie d’Istanbul au travers de regards photographiques. Une manière de retrouver les rues de la chère cité au détour des panneaux bien mis en scène, qui animent le dédale tamisé de l’exposition.

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Karaköy, 1957. Photo d’Ara Güler.

Ara Güler est le premier invité de ces mémoires nostalgiques. Le grand photographe signe des clichés d’une grande beauté, sachant toujours saisir l’instant, et fixer la vie bouillonnante au détour d’une rue, dans l’intimité d’une échoppe. La cité du début du XXe siècle revit en noir et blanc, et ne semble parfois pas avoir tant changée : les pêcheurs attendent toujours leur prise, tandis que les vendeurs de simit se pressent sur Istiklal. C’est un peu un Istanbul oublié qui surgit pourtant ici : l’Istanbul d’Atatürk et de la république rayonnante, les années 60 et leur apparente insouciance, les années troublées de guerre froide également, peuplées d’espions et de mythes de grandeur, d’ombres qui ne semblent pas peser sur les habitants familiers de la vie quotidienne, auxquels rend hommage le grand artiste Güler. On est ému des témoignages de l’auteur des clichés, qui ponctuent la promenade photographique. Interrogé par le Prix Nobel de Littérature Orhan Pamuk, il fait vibrer son œuvre d’un élan particulier : « …La plus grande réussite d’Ara Güler est d’avoir réalisé un mémorial visuel qui restitue la ville dans toute sa richesse et sa poésie. Chaque fois que j’analyse les détails des photographies d’Istanbul de Güler, j’ai envie de m’installer à mon bureau pour écrire sur la ville », affirme Pamuk. « L’œil d’Istanbul », comme le surnomment toutes les écoles de photographies d’hier ou d’aujourd’hui qui le prennent pour référence, nous charme et nous transporte, incontestablement.

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Genç Dergi. Photo d’Ara Güler.

L’exposition évolue de façon suggestive : depuis le cœur du XXe siècle, on parvient au XXIe, et l’on tente même une vision futuriste de l’Istanbul de demain. L’art devient plus abstrait, mais toujours remarquable : Ali Taptik et Ahmet Polat font vivre cet Istanbul contemporain, d’un regard tout à la fois émerveillé et critique. On sent poindre des préoccupations actuelles : l’écologie, la politique prennent part à ces scènes qui ne manquent pas d’interroger, parfois de déranger. On en garde toujours, quoi qu’il en soit, une très forte impression. La relève est assurée, pourrait-on dire, et la photographie continuera toujours de faire honneur à sa muse, cette cité de Constantinople insaisissable et multiple, secrète et envoûtante.

Ali Taptik, Nothing Surprising, 2009.

Ali Taptik, Nothing Surprising, 2009.

Au cœur de l’exposition, entre deux salles, un parti pris étonnant : celui de révéler un travail d’équipe, d’architectes et d’artistes, sur une « ville dans la ville », le pont de Galata. Un grand schéma de la structure et des habitants du pont est déroulé au beau milieu de la pièce. On y contemple, amusé, les vendeurs de balık ekmek, les trams bondés et les passants qui grouillent d’un côté à l’autre des deux rives. Pour les auteurs du projet, il s’agit de faire prendre conscience de cet « écosystème » étonnant qui symbolise toute la diversité et la force de vie de la grande cité d’Istanbul. La ville ne serait rien sans ses ponts, qui relient Orient et Occident, et sont témoins quotidiens du caractère cosmopolite de la vie stambouliote.

Au Bozar également, « Anatolia »

La seconde exposition du Bozar élargit les horizons à l’Anatolie tout entière, et fait plutôt hommage à la Turquie intérieure, celle des grands paysages et des ruines antiques. La continuité des rites et des rituels qui ont fait vivre les civilisations successives sur ces terres constitue le fil directeur de l’exposition. Le cosmos, la nature, le monde des dieux et les interventions divines divisent sa progression. Douze millénaires de rituels sont ainsi mis en scène, convoquant pour ce faire quelques-unes de plus belles pièces des musées anatoliens – une trentaine des quatre coins de la Turquie ; certains des quelques 200 objets présentés n’ont jamais été exposés auparavant. L’aboutissement d’une très belle collaboration avec les plus prestigieuses institutions de Turquie, dont, par exemple, le Musée des civilisations anatoliennes d’Ankara, ou le Musée Archéologique d’Istanbul. Un trait d’union réussi, une fois de plus, entre Orient et Occident, entre hier et aujourd’hui.

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Idole jumelle d’Alacahoyuk, troisième millénaire av. J. C., Musée des civilisations anatoliennes d’Ankara.

Et pour la suite…

Si vous avez donc l’occasion de vous rendre en Belgique ces deux prochains mois, ou si vous faites partie des lecteurs expatriés, ne manquez pas non plus les diverses manifestations qui ponctueront les deux prochains mois autour de la culture turque : nous vous en énumérons ici quelques-uns, qui suffiront à vous convaincre.

L’exposition « Istanbul-Anvers, deux villes, deux ports », jusqu’à fin janvier à Anvers : un voyage entre deux mers, qui met l’accent sur le rôle décisif qu’a joué l’eau dans le développement d’Istanbul au fil des siècles, soulignant en cela les similitudes avec sa lointaine cousine du nord, Anvers.

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Exposition « Istanbul – Anvers. Deux ports. Deux villes. » Photo d’Hasan Deniz.

Le Konya Turkish Sufi Music Ensemble, qui envoûte son public en présentant un concert de rituels Mevlevi traditionnels, l’occasion d’entrer dans la transe des derviches tourneurs sur la terre belge, le 5 janvier à la Maison du Peuple (Bruxelles).

L’orchestre de chambre Istanbul Solisleri, qui donne vie à la musique ottomane du XIXe siècle à travers le répertoire du virtuose compositeur Cemil Bey. Une occasion unique de découvrir l’oud, le tanbur, le kemençe et autres instruments ottomans traditionnels, à Bruxelles, Valenciennes ou Gent, les 20, 21 et 22 novembre prochains.

Une rencontre inestimable avec Nedim Gürsel, auteur incontournable de la littérature turque contemporaine, qui a signé une trentaine de romans, nouvelles, récits de voyages, essais littéraires… Aujourd’hui directeur de recherche au CNRS et enseignant à l’INALCO, il quitte Paris pour deux conférences à Bruxelles.

Enfin pour les enfants – mais aussi les plus grands- qui auraient manqué cet été les fameux théâtres d’ombre très courant lors du ramadan – rendez-vous à Bruxelles, Tournai ou Malmédy pour assister au spectacle de la compagnie Cengiz Özek Shadow Theatre. Créée en 1986, la compagnie présentait initialement des pièces de Karagöz traditionnelles, avant de moderniser le genre dans les années 90. Le théâtre d’ombres traditionnel est l’une des expressions artistiques les plus anciennes de Turquie.

N’hésitez pas, enfin, à jeter un coup d’œil au programme complet de ces manifestations sur le site d’Europalia.

Elisabeth Raynal

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