International, Politique

Le fardeau des majorités silencieuses, partie I

Reculades françaises et malhonnêteté intellectuelle: les blessures gazaouies gangrènent la vie politique française

Photographie prise dans une manifestation à Lille contre l'offensive israélienne

Photographie prise dans une manifestation à Lille contre l’offensive israélienne

La France est le paradigme d’un Etat conservateur, aveuglé par les joyaux des valeurs construites durant son histoire, et convaincu de son progressisme. L’occupation israélienne en Palestine, le blocus de la bande de Gaza, les violences récurrentes, et l’opération « Bordure protectrice » démontrent cependant l’inanité des positions du gouvernement français: envers Israël, envers les Palestiniens, envers les citoyens français.

La France girouette

La position ambiguë des Etats européens est déjà perceptible dans les condamnations hésitantes des actes de violence commis à Gaza par l’armée israélienne à l’encontre de civils – selon l’AFP, 509 Palestiniens auraient trouvé la mort à l’issue du quinzième jour de l’offensive, lundi 15 juillet au soir. Le gouvernement français a quant à lui choisi où vont ses intérêts : François Hollande déclare qu’ « il appartient au gouvernement israélien de prendre toutes les mesures pour protéger sa population face aux menaces » au début de l’offensive, avant d’appeler à limiter les victimes civiles. A l’observateur attentif, une inflexion dans la communication de l’Elysée n’échappera pas: de l’entretien téléphonique avec Benyamin Netanyahou le 9 juillet où Hollande exprime « la solidarité de la France face aux tirs de roquettes en provenance de Gaza » aux déclarations plus récentes de Laurent Fabius, lors de son déplacement en Israël le 18 juillet. Dépêché pour participer à l’établissement d’un très hypothétique cessez le feu, le ministre des Affaires Etrangères nuance et « appelle Israël à exercer la plus grande retenue.” La souffrance des populations reprend le dessus dans une parole peu performative: ”Il est essentiel de protéger les populations civiles et d’éviter de nouvelles victimes. »

De tels atermoiements témoignent de la faiblesse de la ligne défendue par la France envers le conflit israélo-palestinien. Défendant la neutralité, la patrie qui se veut héritière des Droits de l’Homme participe aux négociations entre dirigeants israéliens et palestiniens, et encourage la paix. Elle participe aussi au sein de l’Union Européenne au plus important fond d’aide humanitaire à destination des Territoires Palestiniens Occupés (426 millions d’euros en 2013). Cette aide répond à l’objectif d’instaurer des institutions démocratiques stables pour un futur Etat palestinien. Sa concrétisation appelle un processus politique dont on ne perçoit cependant pas l’amorce, comme l’ont illustré les tentatives volontaires de John Kerry depuis 2012. Or, il est évident que seule une solution politique permettrait d’assurer la « sécurité d’Israël », objectif affiché par Tsahal comme justification de l’opération Bordure Protectrice.

Les manifestations du scandale : le gouvernement français pointé du doigt par son peuple, et par les médias internationaux

Le week-end dernier avait été choisi par de nombreux collectifs de défense des droits de l’homme, pro-palestiniens ou non, comme date de ralliement pour protester contre l’usage disproportionné de la force par Israël à l’encontre de Gaza. Les défilés rassemblaient aussi bien des membres de la diaspora palestinienne que des citoyens clamant leur désaccord avec la politique extérieure du gouvernement Hollande. Alors que des manifestations similaires étaient organisées dans de nombreuses capitales, et dans de nombreuses villes françaises, le Président François Hollande et le Premier Ministre Manuel Valls ont conjointement déclaré les manifestations interdites à Paris et dans la banlieue. En déplacement au Tchad, Hollande dit vouloir éviter de « laisser s’affronter des citoyens français selon leur religion, selon leurs préférences et d’avoir ensuite des dégradations de lieux et notamment de lieux de culte ». C’est ainsi l’unité de la nation française qui est au cœur des préoccupations, face à la menace « d’importation » – selon le mot à la mode – du conflit en France. L’incident de la synagogue de la Roquette, à Paris, a été monté en épingle, alors que l’AFP à l’origine de la dépêche a finalement reconnu ne pas avoir eu de reporter sur place, et que le président de la synagogue Don Isaac Abravanel, nie que des provocations depuis le cortège aient eu lieu. Comme prévu, les manifestations ont bien eu lieu ce week-end, notamment à Sarcelles et à Barbès (Paris XVIIIème).

Bernard Cazeneuve, Ministre de l’Intérieur, s’est rendu à Sarcelles pour condamner la violence de certains manifestants : « Il est normal dans la République que l’on puisse manifester mais il est intolérable que l’on s’en prenne à des synagogues ou à des commerces parce qu’ils sont tenus par des juifs » (AFP). Encore une fois, l’épouvantail du pogrom anti-juif, la condamnation de l’antisémitisme, sont au cœur de l’argumentation sécuritaire du gouvernement. Nul ne saurait nier l’importance de ce pilier de la République qu’est la lutte contre le racisme. Mais toutes les communautés peuvent en être victimes. L’éloignement croissant entre le gouvernement et les positions d’une partie du people français, qui a du mal à se reconnaître dans ces choix politiques, apparaît crûment.
Les réactions internationales à la décision préfectorale d’interdire les manifestations du 19 et 20 juillet étaient accablantes: « Indignation en France, qui devient le premier pays au monde à interdire des manifestations pro-palestiniennes. » titre le Daily Mail.

Une manifestation encadrée par la CGT, la Ligue des droits de l’Homme et le Nouveau Parti Anticapitaliste est prévue mercredi 23 juillet, autorisée cette fois par la préfecture.

La disproportion de l’offensive entretient la décrédibilisation des institutions internationales

Après quatre jours d’offensive terrestre, ce qui ressort avant tout de l’opération Bordure Protectrice est la disproportion de la riposte israélienne aux tirs de roquettes du Hamas sur son territoire (plus de 1450 depuis le début de la crise). Ailleurs en Europe, les critiques fusent à l’encontre de l’offensive. Nick Clegg, vice Premier Ministre britannique (LibDem) déclare ainsi à la radio LBC: « Je pense vraiment que la réponse israélienne apparaît délibérément disproportionnée, elle en arrive à être une forme de punition collective (…). Je demande maintenant au gouvernement israélien d’arrêter. Il a prouvé ce qu’il voulait prouver ».
Ce dimanche, bombardements et avancées terrestres se concentraient dans le quartier de Chedjaïa. L’objectif de l’armée israélienne était sans doute la mort de trois ‘terroristes’, haut-gradés dans la chaîne de commandement du bras armé du Hamas. 70 morts civiles ont été dénombrées et l’ONU estime à 62.000 le nombre de déplacés au sein de la bande de Gaza, soumise au blocus israélo-égyptien.

La diffusion des images des massacres de population civile et l’impossible neutralité face à la crise actuelle entraîne l’implication émotionnelle, et un ressentiment croissant à l’égard des organisations internationales. Censées agir pour prévenir les violations flagrantes du droit international, les lenteurs et les arabesques diplomatiques de ceux qui ne sont pas seulement juges, mais toujours juges et parties, exaspèrent. Au-delà de la suie que chaque irruption de violence accumule sur l’image d’Israël, qui pâtit de sa position d’occupant dans la perception que le citoyen lambda a du conflit, c’est la crédibilité même des piliers du désordre international qui est en jeu dans le conflit israélo-palestinien, à l’été 2014 comme depuis 1967.

Aprilia Viale

Photo : Pascal Rossignol – Reuters

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