Société, Sport

Fenerbahçe : le diagnostic de Bedri Baykam

En miroir de l’analyse de l’état général du football turc réalisée par Osman Tanburacı, Bedri Baykam, spécialiste de Fenerbahçe et proche du président du club Ali Koç, nous livre son diagnostic sur la question en se penchant plus particulièrement sur les « Canaris jaunes ». À la suite d’une défaite on ne peut plus décevante face à Kayserispor avec un but de dernière seconde qui allait entrainer l’élimination de Fenerbahçe de la Coupe de Turquie, voilà le constat effectué quant à la situation de l’actuel troisième de la Süperlig après une remontée dans le classement grâce à de belles performances ces six dernières semaines.  

Est-ce une situation décevante pour Fenerbahçe, sachant que, cette année encore, l’équipe ne gagnera pas de coupe ?

Deux des trois grands clubs, c’est-à-dire Beşiktaş et Galatasaray, sont en mauvaise posture puisqu’ils sont huitième et quinzième. À un moment donné, Galatasaray a même été proche de la relégation. C’est d’ailleurs encore le cas aujourd’hui. Durant des années, peut-être pendant 80 % des saisons, ces grands clubs étaient les trois premiers du classement, avec Trabzon qui fermait la marche. Aujourd’hui, à la 30e semaine, seule Fenerbahçe est troisième et Trabzonspor est premier. On peut dire que c’est tout de même bénéfique pour le championnat turc, car les équipes d’Anatolie ne partent plus perdantes, et sont même favorites chez elles. Elles construisent leurs équipes et trouvent de jeunes espoirs. Je félicite ces clubs qui en font d’ailleurs toujours profiter l’équipe nationale.

Peut-on alors parler d’une situation prometteuse pour la Turquie ?

Malgré le fait que je sois un admirateur de Fenerbahçe, je préfère effectivement regarder les choses sous cet angle. Cela va faire huit ans que Fenerbahçe n’a pas gagné le championnat, ce qui est inhabituel. Mais, pour les clubs turcs en général, il faut avouer que c’est une bonne nouvelle.

Comment s’en sortent-ils à l’international ?

Nous avons été éliminés de la Ligue Europa Conférence, mais c’est une institution créée pour que l’on joue à l’international sans être en Ligue des champions ou dans la Coupe de l’UEFA… C’est donc que ça se présente déjà mal. Je comptais aller les voir à Prague face au Slavia, mais ils jouaient tellement mal que j’y ai renoncé. D’ailleurs, nous avons encore été battus 3-2. C’est dommage, car l’équipe joue bien mieux depuis 5 à 6 semaines. 

N’y a-t-il pas de différence dans le niveau de jeu entre le championnat et la Ligue Europa contrairement à Galatasaray par exemple ?

Galatasaray a fait une erreur en laissant partir Fatih Terim, car je pense qu’il était prêt à réitérer son succès en Ligue Europa, et dans le football, y croire c’est très important. Non seulement il y croyait, mais beaucoup de supporters y croyaient aussi, et je pense qu’il n’y avait rien d’autre, avant la semaine dernière, qui puisse expliquer l’invincibilité de Galatasaray en Europe cette saison. J’estime qu’ils se sont tiré une balle dans le pied en le laissant partir. Effectivement, ils ont perdu de justesse contre Barcelone la semaine dernière, mais ils n’avaient pas l’air d’y croire au regard du fait qu’ils n’ont pas effectué une seule attaque remarquable durant les 45 dernières minutes. Même si Galatasaray finit 14e, faire une demi-finale en Ligue Europa ça aurait déjà été quelque chose. C’est mieux que de finir quatrième dans la Ligue sans rien. Je suis l’un des rares supporters de Fenerbahçe qui souhaitait cette réussite, car je suis « old school » et je considère qu’il faut soutenir les équipes de Turquie à l’international, peu importe lesquelles. C’est quelque chose qui a changé après la victoire de Terim au tournant des années 2000, car l’orgueil de Galatasaray a provoqué un ressentiment chez les autres équipes. Cette obstination à ne s’intéresser qu’à son équipe et à rien d’autre, mais aussi à se muer en un ennemi éternel de toutes les autres équipes, je ne la supporte pas. Le reste aussi c’est très important. Moi je ne fais pas la course à qui gagnera le moins : si Galatasaray gagne la Coupe de l’UEFA pour la deuxième fois, ça me fera souhaiter de gagner deux fois la Ligue des champions avec Fenerbahçe, de les dépasser. Il y a peut-être au maximum 10 % des supporters de Fenerbahçe qui pensent de cette façon. Fenerbahçe a déjà connu la réussite : on était à 25 minutes de nous rendre en demi-finale de la Coupe de l’UEFA face à Chelsea en 2008, mais Benfica a marqué un troisième but. Notre entraîneur avait mal géré l’équipe, il avait notamment laissé sur le banc Mehmet Topuz, l’un des meilleurs lutteurs potentiels pour cette rencontre, en faisant jouer Salih Uçan, un jeune qui tremblait. De plus, l’un de nos meilleurs attaquants, Miroslav Stoch, n’a pu jouer qu’à la fin du match. Je regretterai toujours cette demi-finale…

Le club a-t-il trouvé sa place définitive dans ce classement plutôt médiocre ?

Question piège ! En tant que supporter, je répondrais non, nous ne sommes pas à notre niveau, mais on s’est nettement amélioré ces derniers temps. Nous avons même des chances de nous saisir de la deuxième place. Cependant, je pense qu’on entre dans un creux qui risque de durer jusqu’à neuf ou dix ans, je le crains. Les supporters montrent une grande impatience de voir un trophée dans nos mains. Ils ne laissent donc qu’une seule chance aux entraîneurs. Ils réclament leur tête dès qu’ils ne gagnent pas plusieurs matchs à la suite. Même si Ali Koç amenait dix nouveaux joueurs, une toute nouvelle équipe, on repartirait de zéro. Ça serait la même chose s’il y avait un nouveau président – ce que je ne souhaite pas –, un nouveau directeur sportif, un nouvel entraîneur, etc. Ils ne se connaîtraient pas, ils mettraient du temps à se mettre d’accord. Et les autres clubs ne vont pas nous dérouler le tapis rouge. À l’inverse, ils seront de plus en plus établis. Ils vont jouer chaque match pour nous battre ! Ainsi, en bout de course, au moins la moitié de la ligue est capable de t’étrangler et ne se retiendra pas de le faire.

Ça se présente donc mal, car les fans du club en veulent trop et les équipes sont de plus en plus proches les unes des autres. Göztepe, qui est l’une des équipes les plus mal placées dans le classement, bat Fenerbahçe. Des équipes surprenantes comme Giresunspor gagnent 4-0 face à Beşiktaş à Istanbul, battent Galatasaray, tiennent Trabzonspor en échec chez eux, et ce alors qu’ils sont seizièmes !

Pensez-vous que c’est un changement qui a vocation à s’installer ?

Je le crains. Cela peut durer. Personnellement, je fais des émissions sportives depuis 18 ans et je n’arrête pas de le dire : cette impatience risque de nous tuer ! Si j’étais à la tête de Fenerbahçe, je leur dirais d’aller se balader pendant trois ans, je ne changerais personne même si l’on perdait chaque match 5-0. 

Pour moi, la chute de Fenerbahçe a commencé avec les exécutions d’Aziz Yıldırım, qui a fait tomber les têtes de tous ceux que les supporters aimaient. D’abord, Pierre Van Hooijdonk, qui était l’un des meilleurs joueurs qui soient venus à Fenerbahçe, ex aequo avec Alex. Il n’a joué que deux ans et il a été viré sans ménagement. Yıldırım a aussi renvoyé des entraîneurs comme Zico, qui nous a faits champions en 2007 et qui aurait pu nous emmener en finale de la Ligue des champions, ou comme Denizli qui a été renvoyé à la mi-saison alors que nous n’étions que deuxièmes après la première partie de sa deuxième saison, mais qu’il avait gagné sa première année. En 2014, il a congédié Ersun Yanal qui nous avait faits champions de la Süper Lig de Turquie dès le mois d’avril. Malheureusement Yıldırım nous a fait perdre toute une génération par sa gestion incompréhensible, alors qu’il avait eu des réussites incroyables comme la reconstruction entière du stade de Fenerbahçe et la construction de la grande salle couverte Ülker Arena et de plusieurs autres facilités pour les campements, etc. Enfin, Yıldırım a fait virer Miroslav Stoch, alors que c’était l’un des meilleurs joueurs du club. Je suis même allé lui demander personnellement qu’on le garde, bien que je ne sois pas aussi proche de lui que je le suis d’Ali Koç.

Je dis souvent qu’aucun succès à Fenerbahçe ne restera sans punition !

En revanche, le club a réussi à intégrer dans l’équipe plusieurs jeunes comme Ferdi, Arda, Muhammed Gümüşkaya, İshak Vural, Melih Bostan, etc. C’est à notre avantage ! Il faut applaudir le président Koç pour cette grande réussite. C’était une conférence qui m’a mis les larmes aux yeux !

Pour quelles raisons Ali Koç est-il critiqué par les admirateurs du club ?

Je n’ai jamais demandé à être responsable du comité auprès d’Ali Koç par manque de temps, mais, entre nous, je le regrette parfois, car j’aurais pu lui éviter certaines grandes erreurs. Par exemple, la vente de Joseph de Souza, puis le fait de ne pas l’avoir repris. La vente de Valbuena était également une erreur. Il était « le sang » du club et « le cœur » des fans. Encore aujourd’hui, en étant à l’Olympiakos, tous les supporters de Fenerbahçe le prient tous les jours de revenir.

Ceux qui critiquent le fait que Joseph ou Valbuena étaient vieux pour l’un, pas un assez grand coureur pour l’autre, et grassement payés, ne comprennent pas que le football se joue avec des sportifs de haute qualité, et que ces joueurs nous permettent de gagner 50 % des matchs. Il ne faut pas les vendre même si l’on nous propose 20 millions d’euros.

Peut-on dire qu’il gère le club plus en tant qu’homme d’affaires qu’en tant que président ?

Le problème, c’est que, depuis trois ans, Ali Koç vend ses joueurs puis en achète d’autres, moins performants, grâce à cet argent. Ça ne mène à rien. Cela permet d’éponger les dettes, mais il est impossible de gagner de l’argent si à chaque fois qu’il y a un joueur prometteur on le vend. Qu’est-ce que Fenerbahçe veut devenir ? C’est là que la question se situe. Vous pensez que Trabzon va vendre Noam Hamsik ? Certainement pas ! Ils veulent construire une équipe forte et capable d’être à la tête du championnat trois ou quatre années de suite. On ne devient pas champion sur des budgets, mais sur des joueurs. Cependant, Ali Koç a fait énormément d’efforts pour réduire les dettes du club tout en finançant celui-ci par plusieurs moyens. Je dis ça, mais ce n’est pas moi qui gère les finances du club… Je ne fais pas partie de deux qui le critiquent sans prendre en compte les réalités financières. Ils sont peut-être contraints d’effectuer certaines opérations… Je sais aussi qu’il travaille sans cesse…

Et du côté de la gestion des entraîneurs ?

Si c’étaient les supporters qui constituaient l’équipe, on s’en sortirait beaucoup mieux. Il n’y aurait pas toutes ces erreurs aberrantes de composition commises par les entraîneurs. L’année dernière, on avait les cinq plus mauvais attaquants africains de la ligue. Pourtant, l’entraîneur les faisait jouer en permanence. Comment peut-on s’attendre à un résultat différent si, après sept matchs, aucun de ces attaquants ne crée une seule occasion de but ? Je m’égosille à leur répéter qu’un bon attaquant doit jouer de manière inventive, comme Gomis, Gomez, Cenk Tosun, ou encore Van Hooijdonk. Mais Fenerbahçe n’a pas transféré un bon avant-centre depuis dix ans. Même dès qu’on a obtenu Vedat Muriqi, qui répondait au moins à 50 % de nos attentes, on l’a tout de suite vendu à la Lazio. Avec cette gestion, on ne peut pas former une équipe gagnante qui dure. 

Fenerbahçe n’a pas réussi à enrichir sa colonne vertébrale. Selon moi, une bonne équipe de football ne devrait transférer que trois joueurs par an au maximum. Dans les grandes années de Barcelone, tout le monde connaissait la constitution de l’équipe par cœur, car elle est restée longtemps la même. Fenerbahçe a eu des jeunes qui ont fait toute leur carrière au sein du club. C’est le cas de Semih Şentürk par exemple ! Pourtant, Aykut Kocaman le mettait sur le banc alors qu’Alex disait que c’était avec Semih qu’il s’entendait le mieux. Cela montre à quel point cette gestion peut devenir nuisible. Aykut a toujours eu un complexe vis-à-vis des stars, il refusait de faire jouer les meilleurs joueurs… À la fin de la saison 2011-2012, alors que le dernier match allait décider qui de nous ou de Galatasaray allait être champion, il a mis Alex sur le banc. On a perdu l’un des titres les plus importants de notre histoire ! En finale de coupe contre Akhisar, il a refusé de faire jouer Valbuena, et l’on a encore perdu.

La tactique d’Aykut c’était de jouer avec beaucoup de passes vers l’arrière. C’était un football très monotone que personne ne voulait regarder, et en plus il voulait qu’on marque avec ça ! Quand un grand joueur marquait des buts sans suivre sa tactique, il pleurait intérieurement !

Quels sont les objectifs du club ?

Gagner la Champions League ! Les supporters croient toujours qu’on peut construire cette grande équipe, ils n’ont pas perdu espoir à cet égard. Il nous manque un véritable leader. Avec Mesut Özil ou Kahveci ça ne prend pas. Valbuena et Joseph étaient eux des leaders, tandis qu’Özil et Kahveci sont soit blessés soit sur le banc une bonne partie du temps. On ne peut pas compter sur eux pour mener l’équipe. Du moins, nous n’avons pas encore constaté ces qualités chez eux. Néanmoins, ce sont des grands noms et on ne peut que féliciter Ali Koç pour ces transferts. 

Quelle stratégie adopter ?

Il faut dire aux supporters qu’ils peuvent rouspéter tant qu’ils veulent, mais que personne ne partira. Si je dirigeais le club, j’en prendrais l’entière responsabilité. On a besoin de quelqu’un qui pense de cette façon et qui s’y tient. Quelqu’un comme Guardiola ! Mais, ce n’est pas comme ça que les choses semblent se passer dans ce club où l’on a même évincé Joachim Löw ! On a aussi été sabotés par les arbitres, plus que les autres équipes. On ne peut pas non plus oublier cette vérité. Peut-être qu’il faut voir derrière ceci l’influence de certaines équipes sur la Fédération de Football. Quoi qu’il en soit, on a subi des décisions indéfendables, et ça nous a nui. Voilà où nous en sommes aujourd’hui.

Il semble que l’état d’esprit de l’équipe se soit néanmoins amélioré ces dernières semaines. 

C’est évident ! Depuis six semaines, nous n’avons pas perdu un seul match. Nous avons remporté cinq victoires et fait un match nul contre Trabzon. La dernière victoire contre Konyaspor était très importante dans cette lutte pour la deuxième place. C’est incroyable, mais j’ai rêvé du déroulement de ce match, exactement comme cela s’est déroulé à l’exception du fait que notre deuxième but, effectué par Pelkas, est arrivé avec huit minutes de retard ! En définitive, la confiance en soi s’est nettement améliorée au sein de l’équipe dernièrement. Malgré les matchs difficiles qui nous restent à l’esprit, on est nettement devant Beşiktaş et Galatasaray. Nous avons de sérieuses chances de décrocher la deuxième place et de participer aux éliminations de la Champions’ League. C’était inconcevable il y a encore deux mois !

Propos recueillis par Elias Hebbar 

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