Politique, Société

Frontière syrienne : les expulsions de journalistes étrangers se multiplient

Le 18 juin dernier, trois journalistes italiens et un journaliste français ont d’abord été détenus provisoirement dans un commissariat de la province d’Urfa, au sud-est, avant d’être expulsés du pays. Les quatre hommes avaient franchi illégalement la frontière syrienne afin de couvrir les évènements du Kurdistan syrien. C’est l’ONG Reporters sans frontières, contactée par l’un d’entre eux, qui avait révélé la nouvelle.

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Samuel Forey du quotidien français Le Figaro, Giuseppe Acconcia du journal italien Il Manifesto, et deux autres journalistes italiens de la RAI (la radio-télévision publique italienne) avaient d’abord été placés en détention dans un commissariat de la province turque d’Urfa et attendaient leur expulsion tandis que la Direction générale de la Presse faisait annuler leur accréditation.

Philippe Gelie, rédacteur-en-chef chargé de l’étranger au Figaro, avait donné plus d’informations à l’Agence France-Presse : « Samuel Forey était allé couvrir la reconquête de Tall Abyad. (…) Cela a été plutôt bon enfant, il a même pu nous envoyer son papier depuis le commissariat. »

Ensuite escortés par un policier jusqu’à l’aéroport Atatürk d’Istanbul, les quatre reporters y avaient pris un avion pour Bucarest. À la sortie d’un deuxième avion l’ayant reconduit dans sa patrie, le journaliste italien Giuseppe Acconcia faisait le récit de son expulsion : après avoir longtemps attendu un visa pour la Syrie qui n’arrivait pas, lui et ses trois collègues avaient franchi clandestinement la frontière à hauteur de la localité de Suruç.

« Au moment de repartir du Rojava (autre terme désignant le Kurdistan syrien), nous avons décidé de nous rendre au poste de police à la frontière turque. On s’attendait à une amende, mais pas à ce qui nous est arrivé. Nous avons dû signer un procès verbal et nous avons été transportés dans un hôpital, pour vérifier notre condition de santé. Ensuite, nous avons été mis en garde à vue dans une prison de haute surveillance. Là, il y avait des réfugiés syriens qui attendaient depuis des mois d’être expulsés. Nous avons passé la nuit dans une cellule avant de recevoir l’ordre d’expulsion en Roumanie au matin. Au début, ils avaient pensé à d’autres pays. La justice turque nous a aussi infligé une amende et interdit de territoire turc pour 24 mois. Nous avons essayé à plusieurs reprises de demander un interprète, qui nous a été refusé. Toutes les procédures se sont déroulées en langue turque. », révélait Acconcia au magazine Le Peuple breton.

Images de conflits ou conflit d’images ?

Western_KurdistanPour ce reporter ayant également beaucoup couvert les évènements de Kobané, le Rojava ou Kurdistan syrien est, dans le sillage des reconquêtes territoriales des troupes du YPJ et du YPG (Unités de protection du peuple, des milices kurdes de Syrie revendiquant une certaine autodétermination) face à l’État islamique, le théâtre d’une expérience d’autonomie kurde pas vraiment du goût d’Ankara, déjà préoccupé par sa propre minorité kurde.

« Il s’agit d’une société en mouvement, qui essaye de se redresser, mais elle est assiégée. Le gouvernement d’Ankara a peur d’une liaison entre les cantons de Kobane et Cizire. En fait le Conseil turc des ministres a décidé de fermer la frontière, en empêchant les réfugiés syriens de sortir. Même pour les aides humanitaires, le passage de la frontière est interdit », expliquait-il, toujours dans les colonnes du Peuple breton.

Une image qui pour le journaliste italien tranche radicalement avec celle actuellement véhiculée par le pouvoir turc qui les « accuse, sans aucune preuve d’ailleurs, d’épuration ethnique contre les Arabes et les Turkmènes ».

Une mesure qui se généralise

Depuis ces derniers mois et un début de retournement de situation dans le nord de la Syrie, les procédures d’expulsion à l’égard de journalistes étrangers semblent se généraliser, et ce pas seulement à l’égard des Occidentaux. Déclaré persona non grata par le ministère turc de l’Intérieur, le journaliste syrien Barzan Iso, qui avait regagné la Turquie avec sa femme à la fin avril, n’a pas été autorisé à pénétrer dans le territoire turc une fois à l’aéroport Sabiha Gökçen d’Istanbul.

Plus en arrière, le 28 mars dernier, le photojournaliste Andy Spyra, du grand hebdomadaire allemand Der Spiegel, avait été expulsé de l’aéroport Atatürk d’Istanbul. Il avait déclaré s’être rendu en Turquie pour affaires.

Naturellement préservées contre toute mesure d’expulsion, les journalistes turcs ne sont pas pour autant exempts de moyens de pression. Sanctionnés d’une amende de 3000 livres turques (environ 1000 euros) en cas de passage clandestin de la frontière, certains d’entre eux déplorent une sanction qui les « stigmatise », mettant ainsi leur sécurité future en péril.

Alexandre De Grauwe-Joignon

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