Société

Gaziantep s’attaque au mariage des mineurs

Il y a quelques jours, la maire de Gaziantep annonçait au quotidien turc Milliyet que 27 filles entre 12 et 17 ans avaient échappé au mariage forcé grâce au Child Brides Call Center [Centre d’appel pour les mariées juvéniles], une initiative instaurée en 2015. Une bonne nouvelle, qui est également l’occasion de faire le point sur le mariage des mineures en Turquie, pays européen où on compte le plus de mariées juvéniles d’Europe selon l’ONG Girls Not Brides.

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Le Child Brides Call Center, une bouffée d’espoir pour des dizaines de jeunes filles

Le centre d’appel de Gaziantep, fondé en 2015, demeure ouvert 24 heures sur 24 au service de jeunes filles qui pourraient être sujettes à un mariage forcé. « La plupart des familles vivent dans des situations économiques difficiles, et agissent dans la logique de réduire le nombre de bouches à nourrir », a expliqué à la presse Fatma Şahin, maire de la ville du sud-est de la Turquie.

La maire a lancé cette initiative dans l’objectif de donner un recours aux membres de la communauté s’inquiétant du sort marital des jeunes filles dans leur entourage. Ainsi, depuis 2015, 27 mariages impliquant des filles entre 12 et 17 ans ont été empêchés. Dans la plupart des cas, ce sont des amies des filles qui ont pris leur courage à deux mains avant de passer un coup de fil au centre d’appel.

L’initiative s’inscrit dans le projet Stop Child Marriages and Send Your Children to School [Arrêtez le mariage des mineures et envoyez vos enfants à l’école], soutenu par de nombreuses ONG internationales. Şahin a par ailleurs expliqué que, dans bien des cas, la simple visite d’un représentant du gouvernement suffisait pour dissuader les familles de marier les filles.

Le projet de Gaziantep ne s’arrête pas au centre d’appel, mais s’inscrit également dans une démarche participative puisque des responsables visitent des écoles primaires de la région. Ainsi, en un an, 150 écoles et 35 000 élèves ont été touchés par l’initiative.

Un progrès constant, mais insuffisant

C’est en 2002 qu’une réforme juridique a posé la première brique de la lutte contre le mariage des mineures en modifiant l’article 124 du code pénal turc.  En effet, ce n’est qu’à partir de ce moment que l’âge minimum de mariage pour les filles est passé de 15 à 17 ans, bien qu’il soit toujours possible pour une fille en-deçà de 16 ans de se marier si elle obtient l’approbation d’un juge dans des « circonstances exceptionnelles. »

Notamment grâce à cette réforme, la Turquie peut se féliciter d’avoir vu son âge médian de mariage passer de 19 ans en 1993 à près de 21 ans en 2008, selon le recensement turc sur la démographie et la santé (TNSA).

Malgré ces avancées relativement encourageantes, le travail de sensibilisation demeure gigantesque, surtout lorsqu’on considère que, dans la société patriarcale qu’est la Turquie, le mariage est une question économique, mais surtout sociale et familiale, puisqu’il est avant tout associé à l’honneur.

Selon le recensement TNSA de 2008, 52,3% des femmes mariées entre 15 et 49 ans ont déclaré que leur famille avait activement participé au choix de l’époux. Par ailleurs, seulement 1% des femmes âgées entre 45 et 49 ans n’avaient pas la bague au doigt, démontrant clairement l’importance de l’institution maritale dans la culture du pays.

Par ailleurs, en décembre dernier, l’avocate et activiste féministe Nuriye Kadan annonçait qu’un tiers des mariées turques étaient des mineures, leur nombre s’élevant à 181 036. Kadan ajoutait qu’en 2012, 20 000 parents avaient demandé le feu vert à un juge afin de marier leur fille de moins de 16 ans.

Les chiffres avancés par Kadan résonnent avec ceux dont faisait état un rapport des Nations unies de 2013, qui énonçait que 28% des mariées turques avaient moins de 18 ans. Ces chiffres seraient d’ailleurs plus importants dans les régions rurales du pays, notamment dans l’Anatolie du Centre-est.

Rappelons que le mariage juvénile, en plus d’empêcher les jeunes filles de poursuivre leur éducation, comporte des risques pour la santé puisqu’une fille de 15 ans donnant naissance à cinq fois plus de chance de mourir au cours de l’accouchement qu’une fille de 19 ans.

Bien que l’heure soit grave, la situation ne devrait pas s’améliorer dans les prochaines années notamment à cause de l’afflux migratoire. En effet, plusieurs ONG, dont Girls Not Brides, ont avancé que l’immigration massive des réfugiés, surtout des femmes et des enfants en situation de pauvreté n’ayant d’autre choix que le mariage, aura pour effet de faire gonfler les statistiques des prochaines années. Dans un rapport de l’UNHCR de 2014, on révélait d’ailleurs que l’âge de mariage moyen des réfugiées syriennes se situait entre 13 et 20 ans.

C’est dans ce contexte complexe que des initiatives comme celle de Gaziantep donnent de l’espoir à des fillettes dont la place est sur les bancs de l’école et non à la maternité. Reste à voir si le gouvernement prendra les choses en main pour combattre ce fléau qui contribue à classer la Turquie 71e pays sur 115 dans l’index sur l’inégalité de genre du PNUD.

Yasmine Mehdi

1 Comment

  1. Salma Ettamen

    Excellent article. Fière de toi cousine.

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