International, Politique

Genève : une conférence qui peine à débuter

La semaine dernière devait débuter une nouvelle conférence à Genève visant à trouver une issue au conflit syrien. Reportées par une opposition indécise, les négociations se sont ouvertes ce lundi sur des discussions formelles, mais séparées, entre les deux camps et les Nations Unies. Le régime de Damas et l’opposition s’invectivent par médias interposés, faisant craindre une sortie de crise impossible.

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Des premiers pas hésitants

Ce n’est que samedi soir que les négociateurs du Haut Comité aux Négociations (HCN) fondé en décembre dernier à Riyad, en Arabie Saoudite, qui rassemble une trentaine de représentants de l’opposition syrienne au régime de Bachar al-Assad, ont finalement atterri en Suisse pour assister aux discussions. Depuis l’annonce de l’ouverture de la conférence, le HCN menaçait de le boycotter tant que l’ONU n’aurait pas garanti la mise en place de mesures humanitaires nécessaires à toute transition démocratique. Pressé par l’ONU et les grandes puissances occidentales, le HCN n’a finalement pas voulu prendre le risque d’être tenu pour responsable de l’échec des discussions et s’est présenté à Genève pour faire face aux représentants du régime central de Damas.

C’est donc un début chaotique pour cette conférence sur le conflit syrien, qui s’ouvre dans la méfiance et la critique acerbe de toutes parts. D’un côté, les représentants du président Al-Assad refusent de constater l’état de guerre dans lequel est plongé le pays et persistent à parler de lutte contre le terrorisme. A ce titre, ils pointent du doigt l’absence de crédibilité du HCN, affilié à certains groupes salafistes comme Ahrar al-Sham ou Jaish al-Islam. Pour Bachar al-Jaafari, ambassadeur syrien auprès de l’ONU, Damas n’a pas à discuter avec des terroristes, qui n’ont rien d’opposants politiques sérieux. Il est soutenu par Moscou, qui a tenté de peser dans les négociations en imposant d’autres indépendants syriens plus proches de ses vues, comme Haythan Manna, le co-président du Conseil Démocratique Syrien. L’ONU a accepté d’inviter ces acteurs indépendants sans leur reconnaître le statut de partie engagée dans la négociation. Le débat se tiendra donc exclusivement entre Damas et le HCN, qui se veut la seule force d’opposition légitime.

Toutefois, Staffan de Mistura, l’émissaire spécial de l’ONU pour la Syrie n’a pu que rencontrer les deux parties séparément, et avant tout pour discuter de la mise en place des mesures humanitaires prévues par la résolution 2254 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, adoptée le 18 décembre 2015, qui prévoit notamment un cessez-le-feu, la levée des sièges qui frappent plusieurs villes du pays, l’acheminement de l’aide humanitaire et la libération de détenus.

Les intérêts des grandes puissances s’entremêlent

La conférence de Genève révèle une nouvelle fois à quel point la Syrie est devenue, en cinq ans de conflit, le théâtre des luttes entre les grandes puissances mondiales. Si les Russes ont tenté d’intervenir dans la composition des délégations, l’Arabie Saoudite vise avant tout à mettre des bâtons dans les roues de Téhéran, et les États-Unis, s’ils ont réaffirmé leur soutien total au HCN par la voix de leur Secrétaire d’État John Kerry, ont suscité la méfiance de l’opposition en multipliant les dialogues avec Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russe.

L’un des points problématiques de la conférence est l’absence de représentation officielle kurde. Ni le PYD, le Parti de l’Union Démocratique, parti kurde syrien, ni sa branche armée du YPG – Unités de Protection du Peuple – n’ont été conviées à Genève. La Turquie avait promis de boycotter le sommet si ces organisations y prenaient part, tandis que la Russie ne cesse de clamer qu’il n’y aura pas d’issue politique possible sans leur participation.

Depuis les contestations populaires et le début de la guerre civile, les forces kurdes sont au cœur du conflit : elles sont le principal soutien au sol de la coalition internationale contre Daesh, mais elles luttent également contre d’autres groupes jihadistes, les forces rebelles syriennes le régime central de Damas. En réalité, les Kurdes syriens ne se battent que pour eux, et leur montée en puissance, doublée à la reprise des combats contre le PKK, fait craindre au gouvernement turc l’émergence d’une grande région kurde autonome et puissante à sa frontière. Mevlüt Çavuşoğlu, le ministre turc des Affaires étrangères, a rappelé qu’Ankara considérait le PYD et le YPG comme des organisations terroristes et affirmé qu’ils n’avaient aucune légitimité à représenter le peuple syrien à Genève.

Selon Hakkı Akil, ambassadeur turc à Paris, Ankara ne s’oppose pas à ce que le PYD soit convié à Genève en soi, mais en tant que partie d’opposition. Il estime que les factions kurdes se rangent du côté du régime de Damas, et que « cette organisation terroriste doit participer du côté du régime de Bachar al-Assad et non du côté de l’opposition qu’elle combat ». Il affirme qu’il n’y a « aucun sens, politique ou humain, pour que le PYD participe du coté de l’opposition, ou même en tant que troisième groupe ».

Ankara, alliée du HCN
M. Akil estime que la Turquie a « depuis le début suivi la volonté du peuple syrien » et que « c’est l’opposition syrienne modérée [soit le HCN] qui doit décider de l’avenir de la Syrie parce que c’est la seule force démocratique qui représente actuellement le peuple syrien ».

Dans le processus de négociation, si elle entend défendre ses intérêts, la Turquie s’attache aussi à rester en dehors de la discussion. « Les négociations seront menées entre Damas et le HCN. L’ONU et les autres pays doivent jouer un rôle de facilitateurs », déclare Hakkı Akil. «Il faut que les parties s’entendent, et dans ce sens, comme d’habitude, nous jouerons ce rôle de facilitateurs », assure l’ambassadeur. En somme, il n’est pas impossible qu’Ankara tire son épingle du jeu : les factions kurdes ne sont pas conviées, et la résolution de l’ONU prévoit un gouvernement transitoire sans Bachar al-Assad en vue de la mise en place d’un régime démocratique. C’est sur ces deux points que le gouvernement turc devra défendre ses intérêts face à la Russie, à l’Iran et au régime central de Damas qui entend rester en place le plus longtemps possible.

Sofiane ZAIZOUNE

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