Découverte, Tourisme

Géorgie & Arménie : déambulations caucasiennes

Nichées entre la Russie, l’Iran et la Turquie, elles sont de ces pays pouvant offrir, en l’espace de quelques jours, bien plus que de simples paysages à couper le souffle. Récit d’un voyage en Géorgie et Arménie.

DSCF5068

Tbilissi.

L’histoire de ce court périple, passé à arpenter les rues de Tbilissi et Erevan, ou se pâmer face à des paysages somptueux, est avant tout le récit de rencontres marquantes que pourrait résumer, à elle seule, mon arrivée à Tbilissi.

Un taxi m’attend à mon arrivée. Au moment de déposer mes affaires dans le coffre de son véhicule, je lui fais remarquer que le bidon d’eau qui s’y trouve est semblable à ceux utilisés à Istanbul. David, le chauffeur, éclate alors de rire, et m’explique que ce n’est pas de l’eau mais le fameux chacha, l’eau-de-vie géorgienne à base de raisin. Il s’empresse alors de m’en proposer, après avoir au préalable coupé une bouteille d’eau pour en former des verres, et je me retrouve ainsi, à trois heures du matin, à trinquer avec un taxi géorgien sur un parking d’aéroport. David, que je reverrai plusieurs fois lors de mon passage à Tbilissi, semble, de ce que j’ai pu voir durant ces quelques jours, être à l’image de la Géorgie et de ses habitants : chaleureux, très loquace (ce à quoi le goût prononcé pour la boisson n’est sans doute pas étranger), et doté d’une générosité et d’un sens de l’hospitalité remarquables.

DSCF5062

Ma première partie de voyage se déroule à Tbilissi et dans les régions autour de la capitale géorgienne. Tbilissi est de ces villes qui laissent une impression étrange au visiteur. D’apparence, elle pourrait rappeler des métropoles comme Sofia : un style architectural très soviétique avec de grandes artères géométriques et de massifs bâtiments, une quiétude au sein du centre-ville évidemment sans commune mesure avec l’effervescence de mégalopoles comme Istanbul. Mais au fur et à mesure que l’on s’y promène, cette froideur soviétique s’estompe à la vue de ce qui fait aussi le charme de Tbilissi : des parcs, des œuvres architecturales originales, et surtout des reliefs montagneux qui encerclent totalement la ville. Tbilissi laisse ainsi un sentiment d’apaisement sans pour autant tomber dans le sinistre d’une ville fantôme.

DSCF5153

Au détour d’une rue, on trouve aisément un vendeur de khachapuri, spécialité géorgienne, une sorte de fougasse généralement fourrée au fromage ou à la pomme de terre. Mais on tombe tout aussi bien sur une échoppe vendant des mugs et autres souvenirs à l’effigie de Staline. La vendeuse m’explique alors que le « petit père des peuples » est une figure populaire en Géorgie. « Il est né à quelques dizaines de kilomètres de là, à Gori ». La province géorgienne se trouvait à l’époque dans l’Empire russe. Le culte de Staline reste en effet bien vivace dans le pays, malgré les efforts de l’ancien président pro-occidental Mikheil Saakachvili pour l’estomper. L’arrivée au pouvoir de Guiorgui Margvelachvili, candidat du Rêve géorgien prônant le retour à la tradition, a également participé à l’amplification de ce mouvement, surtout chez les anciens combattants nostalgiques de l’époque soviétique. Celui-ci érige aujourd’hui Staline en modèle, éludant une partie importante de l’Histoire.

DSCF5136

La cathédrale de la Trinité (Tbilissi).

La découverte de la ville de Tbilissi accomplie, Goga, le responsable de la charmante auberge où je loge, me vante les charmes de son pays. Après quelques verres d’un excellent vin géorgien, il en vient à me parler de Mtskheta, l’une des plus anciennes villes de Géorgie. Elle fut la capitale du royaume d’Ibérie, et le lieu du début de conversion des Géorgiens au christianisme. On retrouve là-bas la cathédrale de Svétiskhovéli (seconde plus grande église du pays), ainsi que le monastère de Djvari. La beauté de ces lieux est tout à fait saisissante, encore plus en haut du monastère d’où l’on peut voir les massifs à des kilomètres à la ronde.

Après ces premiers jours en Géorgie, je décide de me rendre en minibus à Erevan, capitale de l’Arménie. Le trajet, relativement court, donne à voir de superbes paysages, notamment le lac de Sevan, et d’imposants massifs montagneux. A l’arrivée dans la ville d’Erevan, un contraste saute instantanément aux yeux. À l’aspect très pauvre des villages et campagnes d’Arménie que j’ai pu traverser succède l’image d’une capitale moderne aussi bien architecturalement qu’au niveau des infrastructures, commerces, etc. Je ne peux alors m’empêcher de dresser la comparaison d’avec Tbilissi, Erevan proposant un visage plus chaleureux et plus stambouliote (toute proportion bien évidemment gardée) tandis que la capitale géorgienne marque par son calme général.

DSCF5192

Erevan.

Ma présence à Erevan est évidemment l’occasion de me rendre au mémorial et au musée du « gé- nocide ». Le premier choque par la charge émotionnelle qu’il comporte : un style architectural épuré, une musique de fond rappelant la Liste de Schindler au gré d’une promenade dans le jardin du mémorial, composé de petits sapins plantés par différents officiels venus témoigner leur solidarité (parmi lesquels François Hollande, Nicolas Sarkozy, le pape Jean Paul II). Le musée est lui aussi emprunt de cette ambiance solennelle. La luminosité sombre, les photographies crues accompagnées de textes explicatifs suivant la chronologie des évènements… On se retrouve plongé dans un sentiment mêlant effroi, compassion, puis réflexion autour du degré de partialité dont fait preuve cette présentation des évènements et de l’Empire ottoman.

DSCF5223

Les références au « génocide » sont d’ailleurs bien présentes dans la capitale. Il n’est pas rare de croiser des affiches rappelant le centenaire de celuici, participant ainsi au devoir de mémoire. Ou de tomber sur un vendeur de shawarma m’affirmant que les Arméniens « s’entendent bien avec les Iraniens, mais n’aiment pas du tout les Turcs ».

Mais l’Arménie n’est pas que ce pays marqué au fer rouge par cet évènement tragique, elle est aussi la terre de sublimes paysages et monuments à propos desquels ne tarit pas d’éloges l’aubergiste qui m’accueille. Je me rend donc sur ces lieux avec Zoro, un chauffeur de taxi qui, au son d’envoûtantes musiques arméniennes, me parle de sa passion pour le football local, et qui « est très fier car l’équipe d’Italie est venue jouer à Erevan il y a quelques temps, avec Buffon et Pirlo ». Il me dépose au site de Garni, un temple païen édifié en 77 par le roi Tiridate 1er.. Plus encore que l’intérieur du temple, le panorama qu’offre celui-ci sur les massifs montagneux des alentours est tout bonnement prodigieux et confère un apaisant sentiment de solitude. Mon périple passe aussi par la découverte de Zvartnots, un important site archéologique constitué d’une cathédrale bâtie au VIIe siècle, mais en grande partie détruite suite à un tremblement de terre. Cette destruction altère inévitablement la beauté du lieu mais a néanmoins le mérite de susciter l’imagination du visiteur, de marbre face à des ruines où se dressait, il y a bien longtemps, une formidable construction haute de 45 mètres.

Il est déjà l’heure de repartir de ce trop court mais intense périple. En se retournant, on repense alors aux splendides paysages dessinés par la nature que donnent a voir cette région trop méconnue, et qui rompent avec la tourbillon fascinant mais aussi oppressant d’Istanbul. Me reviennent surtout à l’esprit les magnifiques rencontres que j’ai pu faire, me rappelant que si le voyage peut être solitaire, sa beauté réside aussi dans le partage d’un moment, d’une expérience éphémère entre plusieurs individus rassemblés par la volonté de découvrir. Et comme un symbole, David, ma première rencontre caucasienne, s’avère aussi être ma dernière. C’est lui qui me raccompagnera à l’aéroport, en ayant au préalable pris soin de me confier son excellent cognac, dont il avait semble-t-il déjà succombé aux bienfaits…

Pierre Debly

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *