Art, Découverte

Gisèle Durero-Köseoğlu : « écrire, c’est lutter contre l’angoisse et la morosité »

Jeudi dernier, l’association Français du Monde-ADFE (Association démocratique des Français à l’étranger) d’Istanbul accueillait une table de passionnés à écouter l’écrivain et professeur de français Gisèle Durero-Köseoğlu, au Café français de l’avenue Istiklal. Cette dernière, auteur de plusieurs romans, considère que l’écriture est à la portée de chacun, à condition que la motivation soit « puissante », à la hauteur des heures de travail que nécessite cette activité et qu’elle puisse « effacer tout le reste ». Portrait d’un écrivain d’Istanbul, à l’occasion d’une rencontre animée par Michel Jauberty, membre de l’association.

Istanbul, années 80

En 1983, Gisèle Durero-Köseoğlu débarque à Istanbul depuis Marseille, après trois jours de bateau. Le coffre de sa voiture est rempli de livres : Flaubert, Proust, Zola ou encore des philosophes de l’époque des Lumières. L’installation dans une ville qui n’a rien à voir avec celle d’aujourd’hui sera pour elle un « moment euphorique ». Elle considère que le tournant a lieu dans les années 1990, avec l’apparition de la société de consommation. Pendant deux ans, elle observe, s’adapte doucement, puis démarre son apprentissage du turc. Elle enseigne désormais le français au lycée Pierre Loti d’Istanbul, et partage sa passion avec ses élèves. Une de ses anciennes étudiantes, présente à cette soirée, s’apprête à devenir professeur de français et avoue avoir été influencée par les cours de l’écrivain.

Premières déceptions

Son « besoin vital » d’écrire remonte à l’enfance, lorsqu’en classe elle noircissait de poèmes les pages de ses cahiers d’écolière. Adolescente, elle remporte le Grand prix de poésie du président de la République et rêve d’être éditée. Son manuscrit sera refusé par Gallimard. La célèbre maison d’édition reconnaît son talent mais refuse d’éditer ce recueil de poèmes. Première déception. Quelques années plus tard, en 1998, la maison d’édition Denoël lui promet d’éditer son roman Fenêtres d’Istanbul. Un mois plus tard, le projet tombe à l’eau, à cause du refus du directeur commercial. Deuxième déception. Le livre sera mis de côté « dans un tiroir », mais Gisèle continue d’écrire, toujours avec la même ferveur.

Besoin d’écrire : entre renoncement et autorisation

« Tout le monde peut être écrivain. Ce qui fait la différence, c’est la motivation. Il faut pouvoir aller jusqu’au bout de son projet, sacrifier sorties et vacances ». L’écrivain considère l’écriture comme « un sacrifice fait volontairement » ou encore un « renoncement à d’autres choses ». Écrire demande du temps, une implication, une volonté mais apporte aussi du plaisir : « écrire c’est s’oublier, s’abstraire, se désennuyer. C’est lutter contre l’angoisse et la morosité. » Les romans de l’écrivain déroulent des impressions personnelles sur la ville d’Istanbul (Mes Istamboulines, 2010), se penchent sur l’histoire ancienne de la Turquie (Dynasties de Turquie médiévale, en deux tomes) ou bien encore tissent des fictions à travers les trois romans que forment la  Trilogie d’Istanbul.

Gisèle Durero-Köseoğlu avec ses livres, le jeudi 2 avril 2015

Gisèle Durero-Köseoğlu avec ses livres, le jeudi 2 avril 2015

Les éditions GiTa

Les éditions GiTa étaient au départ une activité supplémentaire de l’entreprise du mari de Gisèle. Peu à peu, l’activité s’est développée jusqu’à faire disparaître les autres. Avec la collection « Istanbul de Jadis », la maison GiTa réédite des œuvres de Claude Farrère – L’homme qui assassina, un texte présenté par Gisèle – , Léïla-Hanoum ou Marc Hélys, des auteurs ayant écrit sur Istanbul. Les livres de Gisèle, publiés aux éditions GiTa en turc et en français, ont donné lieu à des sujets de mémoires d’étudiants en littérature qui ont dégagé les thèmes principaux de ses romans : histoire de la femme, recherche des origines et de l’identité, liens entre passé et présent ou bien encore secrets de famille et multiplicité des cultures. Pour les romans historiques, dont le dernier paraîtra en France au mois d’avril (Sultane Gurdju Soleil du Lion, éditions Ataturquie ), il s’agit d’ « introduire des scènes imaginaires dans le cadre du plausible ». Ses textes pétris d’histoire lui ont demandé « des années de travail de recherche » afin d’être au plus proche de la réalité.

Cette rencontre des plus agréable s’est poursuivie par une discussion informelle sur les souvenirs de lectures de chacun, sur l’amour de la littérature turque et française. Le 20 mai, l’ADFE d’Istanbul organise un nouvel événement : une conférence intitulée « L’Anatolie entre glaces et steppes : une archéologie des changements climatiques », présentée par Martin Godon. Cette dernière se déroulera à l’IFEA (Institut Français d’Études Anatoliennes) à 18h30. Vous pouvez réservez votre place à cette adresse : istanbul.adfe@gmail.com.

Adèle Binaisse

Gisèle Durero-Köseoğlu vit en Turquie depuis plus de trente ans. A l’occasion du dixième anniversaire d’Aujourd’hui la Turquie, nous l’avons interrogée sur l’évolution du pays ces dix dernières années. Nous publions ici cette interview, qui a été en partie utilisée dans le journal du mois de mars dans un article intitulé « Une décennie de transformation ».

Quel regard portez-vous sur l’évolution du pays sur la période 2005 – 2015 ?

L’évolution de la Turquie depuis une décennie se caractérise, à mon avis, d’un côté par l’accélération de la société de consommation, de l’autre, par le retour aux valeurs musulmanes. Je suis souvent étonnée par ce mariage entre le capitalisme et la religion et parfois un peu inquiète de constater qu’une partie de la population manifeste de la nostalgie pour l’Empire ottoman, alors que c’est la république qui l’a fait passer de l’état de sujet à celui de citoyen et lui a octroyé des droits. Mais en même temps, on peut constater que de plus en plus de femmes ont accès aux études universitaires, exercent une profession voire, se lancent dans la politique (même si une frange très minoritaire d’entre elles milite pour retourner en arrière alors que leurs arrières grands-mères se sont engagées pour sortir de l’assujettissement…) Je fais confiance aux femmes turques, qui se mobilisent de plus en plus pour sauvegarder leurs acquis. C’est pourquoi, je demeure optimiste sur l’avenir de la Turquie ; on n’efface pas d’un coup d’éponge quatre-vingt-dix ans d’éducation laïque et républicaine

Sur les relations entre la Turquie et l’UE ?

Les relations entre la Turquie et l’Europe ne sont pas dans une passe favorable. A mon avis, l’Europe a commis l’erreur de fermer sa porte à la Turquie, qui, après avoir longtemps toqué en vain, semble avoir désormais renoncé. C’est en partie ce sentiment d’exclusion qui est à l’origine du repliement du pays sur ses valeurs ancestrales. Je suis persuadée que l’Europe aurait eu beaucoup à gagner en intégrant la Turquie, pays dont la population est jeune, dynamique et travailleuse.

Pensez-vous que l’importance de la francophonie durant les dix dernières années est restée la même ?

On sait bien que la francophonie n’est plus une priorité en Turquie au niveau officiel. Mais par l’intermédiaire des écoles, des universités, des institutions françaises, de nombreuses personnes déploient chaque jour des efforts pour continuer à la faire vivre. C’est grâce à cette volonté et à cette motivation que la francophonie se perpétuera.

Lors d’une conférence, vous avez parlé de la censure turque en matière de littérature : dans quelle mesure est-elle toujours présente concernant les œuvres françaises ?

En réalité, la censure existe surtout sur des ouvrages turcs, bien que de nombreuses œuvres autrefois censurées aient été rendues licites. En ce qui concerne la littérature française, je ne connais qu’un cas récent de censure : l’éditeur qui, en 2013, a publié en turc Les Exploits d’un jeune Don Juan, livre érotique Guillaume Apollinaire, est passé en jugement ; cependant, finalement, le verdict a été repoussé à cinq années plus tard et le livre est vendu en librairie. Généralement, il s’agit davantage d’autocensure que de censure institutionnalisée ; il est évident que les éditeurs hésitent à publier les œuvres qui risqueraient de choquer la sensibilité du lecteur moyen, qu’elles concernent des thèses historiques controversées ou des problèmes de mœurs. Signalons quand même que le secteur de l’édition est en pleine expansion en Turquie : 536259 livres ont été édités en 2013, 561000 en 2014, ce qui classe la Turquie au douzième rang mondial.

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