Politique

Le Gouvernement répond aux questions des correspondants étrangers

Par l’intermédiaire de son vice-président Mustafa Şentop et du ministre turc des Affaires européennes Volkan Bozkır, le parti au pouvoir s’est entretenu avec une quarantaine de correspondants étrangers lors d’un déjeuner donné le vendredi 29 mai dernier à l’hôtel Le Méridien (Etiler). Du déroulement de la campagne en cours aux effets d’un passage au système présidentiel tant désiré, en passant par la situation de leurs confrères emprisonnés, les journalistes n’y sont pas allé avec le dos de la cuillère à café. Florilège des échanges.

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Mustafa Şentop, vice-président de l’AKP.

Était-ce le Gouvernement ? Était-ce l’AKP ? Malgré une invitation émanant officiellement du ministère turc des Affaires européennes, on avait bien du mal à comprendre au nom de qui s’exprimaient les deux figures de ce déjeuner-entretien : Mustafa Şentop, vice-président de l’AKP, et Volkan Bozkır, ministre turc des Affaires européennes.

« Beaucoup de journalistes nous ont appelé à propos du processus électoral. Nous avons également donné beaucoup d’interviews par l’intermédiaire de notre chargé de relations internationales. Nous avons donc pensé qu’il serait préférable d’organiser une réunion en face-à-face, c’est la raison pour laquelle nous sommes ici aujourd’hui. », a annoncé Mustafa Şentop en guise d’introduction.

L’AKP et les sondages

Soulignant la baisse des intentions de vote pour l’AKP révélée par les sondages, un confrère du Financial Times a ouvert le bal en demandant aux deux officiels à quoi ils l’attribuaient.

« D’abord, la plupart du temps les sondages n’indiquent pas les résultats tels qu’ils adviennent. C’était la même chose avec les élections de 2012 qui ont été désastreuses pour l’image des sondages de l’opinion publique ; aucun d’entre eux n’avaient fait une bonne prédiction des résultats. Ensuite, ça va dépendre du taux de participation aux élections, s’il est de 85% ou de 70%. Nous avons la conviction que nous obtiendrons quelque chose de proche des 45-50%. », a répondu Mustafa Şentop.

« J ’aimerai ajouter que l’AKP a remporté dix élections de suite. Les sondages commencent seulement à montrer les vrais chiffres. C’est la raison pour laquelle nous devons prendre ceux de cette semaine avec plus de sérieux. Pour le moment, il semble que c’est 47%. », a pour sa part complété Volkan Bozkır.

Le correspondant espagnol du quotidien El Mundo a attiré l’attention sur une enquête publiée dans le quotidien Hürriyet et soutenue par l’Université Koç selon laquelle 43% des Turcs estiment que les élections ne seront pas équitables.

« Le CHP a prétendu que les dernières élections n’étaient pas équitables. Les résultats de ces élections ne seront pas seulement enregistrés électroniquement mais aussi manuellement. Il sera possible de revenir en arrière et de vérifier ces données si le système digital présente des erreurs. Le Conseil électoral suprême scanne les bulletins et les partage avec tous les partis politiques. », a assuré Mustafa Şentop.

Le HDP et le barrage des 10%

Revenant sur la possibilité de voir le HDP franchir le barrage électoral des 10%, une correspondante américaine a voulu savoir en quoi cela pourrait affecter la coopération de l’AKP dans les négociations autour du processus de paix. 

« Le système impose un barrage de 10%. À L’AKP, nous faisons deux suggestions : un barrage de 0%, ou un barrage à 3% ou 5% des voix. Le parti nationaliste (MHP) a décidé le prolongement du système actuel et le CHP a recommandé un barrage de 5%. Tous les partis politiques entrent dans les élections en reconnaissant ce système. Ensuite, ce n’est pas notre problème si le HDP franchit le barrage ou non, ce sera la décision du système. Il n’y aura pas une grande différence dans la composition du Parlement. Il y a des systèmes similaires ailleurs, au Royaume-Uni par exemple. », a d’abord expliqué Mustafa Şentop, avant que ne poursuive Volkan Bozkır : « Beaucoup de gens pensent aux 10% mais pas aux votes que le parti (le HDP) va obtenir. Le processus de paix a été lancé par le gouvernement. Ce ne sera pas le HDP qui le poursuivra mais le gouvernement, que le HDP y figure ou non. »

« Le processus a commencé avec le discours d’Erdoğan à Diyyarbakır en 2005. Il a été mis en route entre 2005 et 2007 alors qu’aucun membre du HDP ne figurait au Parlement. », a ajouté M. Şentop

La neutralité politique du président

Les échanges se sont musclés après qu’un confrère du Wall Street Journal ait remis en question l’impartialité du président dans l’actuelle campagne électorale, citant comme exemple la participation, jugée très politique, du président aux festivités du 562ème anniversaire de la conquête d’Istanbul par les Ottomans. Un point régulièrement critiqué par l’opposition.

En guise de réponse, il nous a été rappelé que le président a, depuis la campagne présidentielle où il a été élu avec 52% des voix, toujours affirmé qu’il serait « davantage le président d’un pays qu’un président protocolaire ».

M. Bozkır a justifié la conduite du président en expliquant que la Constitution lui accordait entre autre le droit de s’adresser aux gens qui avaient voté pour lui, alors que M. Şentop a voulu nous assurer que le président ne s’était exprimé qu’au sujet de la Constitution et du régime présidentiel et pas à propos de « thématiques politiques actuelles ».

Le vice-président de l’AKP a cherché, Constitution à l’appui, à rassurer sur le sujet : « Jetons un œil à la Constitution : « quand le président est élu, ses liens avec un parti politique, si de tels liens existent, sont coupés ». C’est ce que dit notre article sur l’impartialité et c’est l’article le plus long de la Constitution turque. »

Régime présidentiel et motivations

Inévitable, la thématique du régime présidentiel est arrivée sur la table à la faveur d’une question du correspondant britannique du Times : « Pouvez-vous nous donner des détails sur ce que sera le système présidentiel ? De quelle sorte d’augmentation de pouvoirs s’accompagnera-t-elle ? »

Soulignant l’existence, sur la page internet du Parlement turc, d’un lien officiel vers la nouvelle Constitution où seraient inclues les recommandations de tous les partis, Mustafa Şentop a d’abord présenté les motivations derrière cette volonté de changement

« Le soir des élections, nous n’élisons pas le gouvernement mais les membres du parlement. Depuis 2002, l’AKP a toujours obtenu la majorité pour former le gouvernement. Mais, en 1999, le parlement avait été élu mais pas le gouvernement. La recherche d’un gouvernement avait duré un mois. Ce que nous voulons est de pouvoir connaître le gouvernement la même nuit que les élections. Dans le système présidentiel, les électeurs votent séparément pour le Parlement et pour le gouvernement.

Deuxième raison, le système actuel ne garantit pas la stabilité du gouvernement. Quatre gouvernements ont pris place entre 1995 et 1999. Depuis 2002 nous avons un gouvernement stable grâce à l’AKP, mais le système devrait garantir cette stabilité. Dans le système présidentiel il n’y aura pas de barrage électoral au Parlement.

Enfin, notre peuple a implémenté un système similaire depuis près de cent ans au niveau des autorités locales, ce système nous est familier. Il est semblable au système américain avec deux différences principales : aux États-Unis une structure fédérale accompagne les élections alors que nous désirons une structure unifiée. Aux États-Unis, il y a deux chambres au Parlement alors que nous recommandons un Parlement à une seule chambre. »

Régime présidentiel et pouvoirs

M. Şentop a ensuite affirmé que, contrairement à ce qu’à peu près tout le monde pense, l’autorité du président n’allait pas augmenter mais baisser :

« Dans le système actuel, le président peut contrôler le Conseil des ministres quand il l’estime nécessaire. Et il possède l’autorité de recommander un changement de loi qui, avec la majorité au Parlement, peut passer. Mais, dans le système présidentiel, il n’aura pas l’autorité de recommander une loi. De plus, la majorité au parlement peut différer de celle de son propre parti politique. C’est pourquoi, dans notre système, le président et le parlement auront tous deux un pouvoir exécutif et législatif. »

Sceptiques, deux correspondants britanniques ont voulu en savoir plus : « Vous avez dit que dans le nouveau système, le Parlement peut être contrôlé par différentes entités. Je pense que c’est déjà le cas. Le Gouvernement sera-t-il choisi par le président élu ? »

« Par le passé, le gouvernement AKP a coopéré avec le président Ahmet Necdet Sezer et, en 2002, nous avons eu des difficultés à nommer des hauts fonctionnaires. Le point principal de ces élections est la nouvelle Constitution. Elle en est le thème principal. La campagne est basée sur ce système et notre peuple a montré son soutien au président en lui donnant 52% des votes. », se contentera de lui répondre M. Şentop.

« Pouvez-vous garantir que ça lui donnera moins de pouvoir ? », cherche à s’assurer le second de ces correspondants avant de recevoir une réponse tout aussi évasive : « M. Erdoğan est impliqué en politique depuis 1994 ; il était le maire d’Istanbul puis un puissant Premier ministre. Il aurait pu être élu président en 2007 s’il l’avait voulu ; personne n’aurait pu l’en empêcher. Nous n’avons pas vraiment besoin d’un système présidentiel tant que nous avons Recep Tayyip Erdoğan parce qu’il a le pouvoir de dominer la politique en Turquie. En fait, nous avons besoin du système présidentiel pour quand nous n’aurons plus Recep Tayyip Erdoğan, pour la stabilité. »

Excédé, le correspondant du Financial Times hausse le ton : « J’aimerai vous entendre parler de la séparation des pouvoirs. À ma connaissance, le président ne parle JAMAIS des contre-pouvoirs. Il ne parle que d’accélérer le système. »

« Les Occidentaux adoptent le deux poids, deux mesures concernant la Turquie », réplique M. Şentop avant de raconter l’improbable anecdote, vieille de presque un siècle, d’un Égyptien qui avait passé son doctorat à Paris et dont le précieux diplôme était agrémenté d’une petite note limitant sa validité aux seuls pays d’Europe orientale et du ‘Moyen-Orient’ d’alors. « Cela prouve que les Occidentaux peuvent fournir un diplôme différent en fonction de la personne. », en infère-t-il.

« C’est fascinant d’avoir une attaque sur l’Occident, mais je veux simplement une réponse à une question spécifique. », répond, médusé, notre confrère.

« Les Occidentaux ne disent pas qu’en Allemagne les juges sont nommés par le chef de l’État. En Allemagne, un chancelier peut nommer des juges, mais les mêmes personnes ne leur posent pas de questions quand c’est le cas. Et je ne me souviens pas d’une quelconque critique d’une institution européenne reprochant à l’Allemagne de ne pas avoir la culture de l’indépendance. Je n’ai pas donné cet exemple pour critiquer l’Allemagne. Le judiciaire est une part de la souveraineté dans de nombreux autres pays. Nous avons le consensus des quatre partis. C’est un modèle sur lequel nous nous sommes mis d’accord. Sur la page web du Parlement figure le modèle décrivant la séparation des pouvoirs. », argumente la figure de l’AKP

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Volkan Bozkır, ministre turc des Affaires européennes.

Relativement discret jusque là, Volkan Bozkır se sent dans l’obligation d’intervenir : « M. Şentop essaye de nous expliquer la situation. Je détesterai que quiconque essaye de nous coller l’image d’une Turquie qui est contre l’Ouest. Si tel était le cas, la Turquie ne serait pas orientée vers l’Union européenne. Nous avons changé 2000 lois en dix ans à cette fin. (…) La question de ces élections sera la poursuite ou non de la stabilité. Pour le monde aussi : une Turquie qui maintient sa stabilité représente une grosse différence pour nous tous. Si vous regardez nos voisins, la plupart d’entre eux sont en difficulté. »

 

Situation des journalistes

La question, plus amère qu’un pamplemousse, du sort des journalistes s’est imposée aux participants à travers la sortie d’un confrère allemand du Spiegel : « Pensez-vous qu’appeler les journalistes des espions et leur adresser des menaces de mort est nécessaire ? »

Condamnant ces pratiques sans vraiment les reconnaître, le ministre turc des Affaires européennes en a profité pour clarifier les motifs d‘incarcération de certains journalistes : « Vous pouvez être un homme politique, un journaliste, un médecin, ça ne devrait pas vous exempter d’avoir des connexions criminelles. Le gouvernement a le droit d’enquêter sur des journalistes en lien avec leurs activités extra-journalistiques. Ces journalistes ne sont pas en prison pour ce qu’ils ont écrit mais pour des activités criminelles telles que kidnappings, braquages, homicides armés, attentats à la bombe…»

« Et, comme le président l’a dit : ‘un livre peut aussi être une bombe’ ! », réplique aussitôt le correspondant du Financial Times. Nous lui attribuerons volontiers le mot de la fin.

Alexandre De Grauwe-Joignon

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