Culture, Découverte

Grand Bazar : À la découverte d’une fourmilière stambouliote

Le soleil se lève sur la vieille ville d’Istanbul, dans le district de Fatih. A cette heure-ci, les rues sont presque désertes et le silence règne dans ce quartier habituellement inondé par les bruits de klaxons et de marchands. De l’autre côté des 18 portes de bois et de cuivre du Grand Bazar, une fourmilière est en pleine action. Et sous les dômes, vendeurs d’épices, de bijoux, de tapis et d’antiquités se préparent à recevoir les quelques centaines de milliers de visiteurs qui passeront par l’un des plus grands et plus anciens marchés couverts du monde.


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Un véritable labyrinthe. Avec 200 000 mètres carrés, 4000 boutiques, 26 000 commerçants et 58 rues, le Grand Bazar d’Istanbul est l’un des sites les plus visités par les touristes en quête de dépaysement oriental. L’équipe d’Aujourd’hui la Turquie s’est rendue sur les lieux de ce marché vieux de plus de 500 ans afin d’observer l’envers du décor.

Moris Yasin tient une boutique de sacs de contrefaçon. Ayant effectué des études de journalisme, il s’est orienté vers le commerce il y a un peu plus de dix ans, lors de son installation au sein du Grand Bazar. Souriant comme tout bon commerçant, celui-ci déplore cependant le prix exorbitant de son loyer : « Si vous n’avez pas un riche parent derrière vous, il est impossible d’ouvrir un magasin. Dans les petites rues du Bazar, le loyer coûte environ 3000 dollars par mois, mais dans les rues principales, ce chiffre peut s’élever à 10 000 dollars. Acheter est carrément inenvisageable, puisque les boutiques peuvent coûter des millions de dollars. »

Si l’on perçoit une teinte d’inquiétude dans la voix de Moris, c’est aussi parce qu’il s’inquiète de voir que de moins en moins de touristes viennent cogner à la porte de son échoppe, à cause de la situation politique et sécuritaire. « L’an dernier, à la même période, je faisais autant d’argent en une semaine que j’en fais maintenant en un mois », soupire-t-il. Il relativise toutefois et explique que ses amis à Tunis et au Caire sont dans la même situation : « C’est partout pareil, les touristes ont de plus en plus peur de venir dans nos pays. »

Malgré cela, Moris prend toujours autant de plaisir dans son travail, et se vante d’avoir une des meilleures boutiques du Bazar, lui dont 90% des produits sont faits en Turquie et non « en Chine, comme d’autres qui vendent des produits de contrefaçon. » La meilleure partie de son travail ? Rencontrer les touristes, qui viennent du monde entier et lui permettent de voyager en France, au Japon, au Brésil et jusqu’en Afrique du Sud sans quitter les ruelles effervescentes de son Bazar.

Mehmet Kantemur, vendeur de tapis travaillant au Grand Bazar depuis 25 ans, se réjouit également que son travail lui permette d’échanger quotidiennement avec des gens venus de partout dans le monde. Véritable mémoire des lieux, Mehmet se souvient d’une époque où le Grand Bazar abritait peu de magasins de souvenirs en toc, et beaucoup plus d’antiquités qu’on ne pouvait trouver nul part ailleurs.

Mehmet, vendeur de tapis au Grand Bazar, alors qu'il livre les secrets du Grand Bazar d'antan.

Mehmet, vendeur de tapis au Grand Bazar, alors qu’il livre les secrets du Grand Bazar d’antan.

Rencontré devant une boutique à louer, l’homme dont une grande partie de la famille travaille aussi au Bazar explique le va-et-vient continuel entre les commerçants, ainsi que le roulement perpétuel des boutiques : « Si quelqu’un décide de louer sa boutique, par exemple parce qu’il prend un mois de congé pour le Ramadan, il arrive souvent qu’un nouveau magasin ouvre ses portes le lendemain matin même. Tout va assez vite ici. »

Vite, toujours plus vite. Et pour cause, en 2014, le site Travel and Leisure annonçait que le Grand Bazar était l’attraction touristique la plus visitée au monde, avec plus de 91 250 000 personnes foulant ses célèbres planchers de marbre par an. Si tous les commerçants s’accordent pour dire que ce chiffre sera assez inférieur cette année, ils ne saisissent pas forcément l’inquiétude des touristes. Ismet Selimi, vendeur de loukoums, illustre bien cette incompréhension : « La même chose est arrivée à Paris et à Bruxelles, et Istanbul est une ville sécuritaire, éloignée des endroits à risque. Il n’y a aucun danger, Inchallah, les touristes reviendront. »

Hyperpolyglotte, Ismet se lève chaque matin pour se rendre au Grand Bazar depuis maintenant plus de 20 ans. Ainsi, il n’explique pas seulement la baisse d’activité par la situation politique, mais aussi par le Ramadan, qui influe sur la fermeture de certaines boutiques, et par conséquent bon nombre de commerçants ouvrent leurs portes plus tard que d’habitude : « Revenez dans 15 ou 20 jours, et les choses seront comme d’habitude !», s’exclame l’éternel optimiste.

Ismet, vendeur dans une échoppe de lokums.

Ismet, vendeur dans une échoppe de lokums.

En fin de matinée, l’équipe d’Aujourd’hui la Turquie sort de l’enceinte du Grand Bazar, non sans passer à côté d’un des nombreux policiers chargé de fouiller les sacs à l’entrée du marché et muni d’un détecteur de métaux. En quittant ce lieu envoûtant sorti tout droit des Mille et Une Nuits, on ne peut qu’avoir l’intime conviction que le Grand Bazar survivra à toute épreuve, et qu’il aura toujours sa place dans la ville superbement chaotique qu’est Istanbul. Après tout, si une dizaine d’incendies ont ravagé ses rues lors des 16e et 17e siècles, et qu’un tremblement de terre a failli avoir raison de ses dômes de marbre en 1894, force est de constater que le Grand Bazar est là pour rester.

Yasmine Mehdi, Louise Danjou

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