Economie, International

Grèce : victoire du « NON », quel avenir ?

Sans surprise, le référendum grec a approuvé l’initiative du gouvernement de Tsípras de refuser le plan d’accord proposé par la Troïka. Plus qu’un choix politique, ce « non » révèle l’exaspération des Grecs face à une politique d’austérité inefficace voire destructrice pour l’économie nationale.

Le 5 juillet 2015, le peuple grec s’est prononcé à 61,3% (avec 62,5% de participation) contre le plan d’accord soumis par la Commission européenne, la BCE et le FMI lors de l’Eurogroupe du 25 juin. Ce plan d’accord proposait à la Grèce un nouveau prêt financier à court terme, pour lui permettre de tenir ses engagements financiers et soutenir les investissements privés et publics. Des fonds européens s’élevant à 35 milliards d’euros auraient été mis à la disposition de la Grèce afin de relancer les investissements et donc la croissance à long terme. Un plan d’investissement proposé par la Commission européenne serait également venu compléter ces fonds, avec pour objectif la relance de l’emploi, menant à la diminution de la précarité et la réinsertion sociale. Rappelons que le taux de chômage s’élevait à environ 26% en 2015 alors qu’il ne dépassait pas les 13% avant la crise de 2008.

Ce plan d’aide à l’investissement séduit au premier abord tous ceux qui estiment que l’enjeu fondamental est la relance de l’économie grecque et la baisse du chômage. Cependant, cette proposition cache une réalité toute autre : si ce plan d’aide avait été accepté, la Grèce aurait dû se soumettre à une politique économique des plus austères, parmi lesquelles une TVA à 23% sur la restauration collective, une suppression des réductions pour les agriculteurs au niveau du pétrole et de l’impôt sur le revenu, une baisse de 900 millions d’euros (soit 0,5% du PIB) des dépenses d’aides sociales, une limitation des pré-retraites, l’abolition des retraites complémentaires et le gel des retraites jusqu’en 2021, la hausse du niveau de cotisation ainsi qu’une baisse de plus de 700 millions d’euros de la caisse de sécurité sociale. En bref, la mise en pratique du plan d’accord proposé par la Troïka aurait annoncé de longues années de précarité pour la Grecs, un creusement des inégalités et une instabilité sociale croissante.

Mais à qui aurait profité ce plan d’aide ? Les fonds européens versés auraient-ils été véritablement investis dans le développement d’infrastructures grecques, pour faire diminuer le chômage, ou bien auraient-ils été directement transférés aux détenteurs des titres de la dette grecque pour les rembourser ? La seconde option semble malheureusement la plus probable. Certes, la dette grecque en aurait été amoindrie, mais les problèmes structurels de l’économie n’auraient pas été résolus et, sur le long terme, aucune amélioration n’aurait vu le jour. Intéressons-nous à l’identité des détenteurs de la dette grecque. Qui sont-ils vraiment ? Le Fonds européen de stabilité financière (FESF) détient 46,2% de la dette grecque, la BCE 8,8%, le FMI 10,4%, les marchés financiers 17,3% et les prêts bilatéraux européens 17,2%. C’est-à-dire qu’hormis une politique de rigueur extrêmement radicale qui aurait pesé lourd sur les épaules grecques, le plan d’aide n’aurait eu que peu de répercussions à long terme sur la croissance grecque et donc sur sa sortie de la crise. Le seul avantage aurait été de rassurer un tant soit peu les détenteurs de la dette grecque et de diminuer les taux d’intérêts. Mais pour combien de temps ?

Si une politique de rigueur n’est pas souhaitable pour la Grèce, c’est parce que la croissance grecque est très peu fondée sur l’exportation de biens. Sa demande interne est son moteur principal doit donc être soignée. Or, cette demande interne ne peut fonctionner que si la confiance des Grecs en leur économie est restaurée, ce que la fuite des capitaux et plus encore le « non » au référendum démentent largement. Les Grecs n’ont plus aucune confiance dans les plans d’aide européens ni dans aucune politique d’austérité, ce qu’Angela Merkel ne semble pas entendre. Ironiquement, comme le rappelle Thomas Picketty dans une interview donnée au journal Die Zeit du 27 juin 2015 : « l’Allemagne est le pays par excellence qui n’a jamais remboursé ses dettes. Elle n’a aucune leçon à donner aux autres nations ». Lors de la conférence de Londres en 1953, les dettes d’avant-guerre et d’après-guerre de l’Allemagne, qui comprennent à la fois les réparations mais aussi l’aide des Alliés à la reconstruction de l’Allemagne, sont ramenées de 30 à 14 milliards de deutsche mark. Etalée sur trente ans, cette somme reste négligeable au vu de la croissance de l’Allemagne. Comme le reprend Piketty, la dette de l’Allemagne fut résorbée grâce à trois pratiques : l’inflation, l’impôt sur la richesse et l’allègement de la dette. Comment l’Allemagne peut-elle exiger de la Grèce, dont l’économie est basée sur la demande interne pour le moment inexistante, de rembourser l’intégralité de sa dette alors qu’elle-même, une puissance exportatrice, a échoué ? La Grèce a besoin d’une politique économique de relance et d’une restructuration de son économie à travers une lutte impitoyable contre la corruption en pleine expansion depuis 2008 (la Grèce est classée 69ème sur 175 en 2014 selon l’ONG Transparency International contre 36e en 2013) et contre l’économie sous-terraine qui était déjà de 28% en 2009.

Le « Non » obtenu au référendum n’est donc pas une surprise, c’est une évidence. Sans parler immédiatement de Grexit qui pourrait nuire à la Grèce autant qu’à la zone euro, le « Non » est avant tout un revers envers une politique de rigueur suicidaire pour les Grecs et un appel à questionner la façon dont la Grèce pourrait sortir du marasme social et économique dans laquelle elle est plongée actuellement. Toutefois, dans l’immédiat, c’est à la BCE qu’il appartient de faire le premier pas vers de nouvelles négociations, en acceptant malgré la rebuffade grecque de continuer à soutenir le système bancaire du pays. La réouverture des banques prévue pour mardi n’a pas été confirmée. Le sort des Grecs dépend ainsi des négociations futures entre la Troïka et le gouvernement grec au sein duquel Euclid Tsakalotos remplacera Yánis Varoufákis au poste de ministre des finances.

Un dernier enjeu doit être souligné dans cette situation inédite : la Grèce n’est pas seule face à l’Europe. La Russie de Poutine serait plus que ravie d’attirer le petit pays dans son périmètre d’influence. Celle-ci est, par ailleurs, déjà présente comme en témoigne la signature d’un mémorandum sur la coopération en matière de construction d’exploitation d’un gazoduc connecté à Turkish Stream, au même titre que la visite du Premier ministre grec au Forum économique international de Saint-Pétersbourg les 19 et 20 juin derniers.

Anne-Laure Gatin

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