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Gülsin Onay : un cœur entre piano et comédie

 

La talentueuse Gülsin Onay, née à Istanbul en 1954, a plus d’un tour dans son sac. En plus d’être une pianiste accomplie, entre un père et un fils violonistes, cette musicienne pleine d’énergie aime aussi bien jouer la comédie et faire rire ses amis avec des imitations. A 14 ans, elle devient l’une des rares élèves féminines de Pierre Sancan qui est séduit par sa détermination hors du commun. Gülsin Onay est une battante dont le travail et le talent – incroyables – valent la peine d’être découverts.

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Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours ?

Ma mère était pianiste ; j’ai donc commencé à jouer du piano à l’âge de trois ans et demi. Et mon père était violoniste d’origine allemande. Ainsi, la musique était vraiment présente à la maison. D’ailleurs mes parents se sont rencontrés au conservatoire de Stuttgart. Après leur mariage, mes parents se sont installés en Turquie. A l’âge de 13 ans, j’ai reçu une bourse spéciale du gouvernement turc pour les enfants prodiges, pour pouvoir étudier à Paris. A l’époque le conservatoire de Paris était une légende. Je l’ai terminé en un an, alors qu’il en faut normalement cinq. J’ai eu mon Premier Prix à l’âge de 16 ans, ce qui est très rare. Après cela, j’ai eu plusieurs professeurs renommés, qui m’ont beaucoup apporté.

Y a-t-il quelqu’un, quelque chose qui vous a particulièrement marquée ?

Mes professeurs étaient tous très différents. J’ai été l’une des dernières élèves de Nadia Boulanger, une légende. Elle avait 93-94 ans quand nous avons collaboré. Elle ne voyait plus, mais elle entendait très bien. Elle voulait que je devienne compositeur parce qu’elle me trouvait très douée ; mais je voulais être pianiste. Nadia Boulanger avait beaucoup d’expérience ; Stravinsky avait été son ami, elle connaissait aussi Bartók et énormément de grands artistes… Elle avait donc énormément de choses à transmettre et à raconter.

De son côté, Monique Haas n’était pas une très bonne pédagogue, parce que c’était avant tout une artiste. Elle avait peu d’élèves, mais j’étais l’une d’entre eux et j’ai beaucoup appris d’elle, ne serait-ce qu’en observant sa façon de jouer. C’était déjà une inspiration.

Pierre Sancan a été mon professeur au conservatoire. Il était lui-même un élève d’Yves Nat, qui a beaucoup marqué la musique française. C’était très amusant parce que Pierre Sancan n’acceptait pas de filles comme élèves. A l’époque, il y a 50 ans, cela ne choquait personne. En fait, à ses yeux, elles pouvaient se marier et abandonner leur carrière de musicienne ! Aujourd’hui cela ferait un scandale, mais à l’époque non. J’ai tellement insisté qu’il m’a accepté; j’ai joué plusieurs fois et il a fini par dire : « Ok, elle est tenace celle-là, elle va réussir ! » Il m’a notamment transmis ma technique d’avant-bras, toujours très importante pour moi, et son expression pour les œuvres de Debussy et Ravel était magnifique.

Ensuite, j’ai aussi étudié avec Bernhard Ebert, un pianiste allemand. Lui m’a beaucoup apporté pour l’interprétation de Beethoven et Mozart.

Je crois que c’est l’intérêt de l’élève pour le professeur qui importe. J’ai toujours choisi tous mes professeurs, je voulais travailler avec eux.

J’ai aussi fait du théâtre à Paris ! J’appartenais à une troupe d’amateurs ; j’ai joué Les femmes de bonne humeur de Carlo Goldoni. Ils voulaient que j’y fasse une carrière et que j’abandonne le piano ! Mais j’étais faite pour le piano.

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Dans votre répertoire, quelles sont les compositions que vous aimez le plus et comment vous les appropriez-vous ?

Je tiens beaucoup à Chopin. J’en jouais dès l’âge de six ans, pour mon premier concert. Et je joue encore beaucoup de Chopin, j’ai un lien particulier avec ce compositeur.

J’ai aussi beaucoup aimé Rachmaninov. A 14 ans, j’ai commencé à jouer son troisième concerto, réputé pour être très difficile. Pierre Sancan ne voulait pas que je joue cette œuvre parce que mes mains n’étaient pas assez grandes, selon lui ; mais je l’ai quand même travaillée en secret, et je lui ai présentée au bout de six ou sept mois. Il a été tellement surpris et content qu’il a appelé ses collègues du Conservatoire de Paris pour m’écouter. C’était un moment inoubliable.

Enfin, j’ai joué beaucoup de Ravel et de Mozart, bien sûr. Mais il y a un compositeur turc, Adnan Saygun, qui a beaucoup voyagé avec Bartók en Turquie pour découvrir les musiques folkloriques anatoliennes et qui était mon premier professeur avant d’aller à Paris : je peux dire que c’est vraiment lui qui m’a apporté les bases. C’était un compositeur très important, et son deuxième concerto, c’est à moi qu’il l’a dédié. J’ai joué son œuvre partout, aux Etats-Unis, au Japon… En fait jusqu’à présent j’ai joué dans 71 pays.

Quand avez-vous su que vous vouliez consacrer votre vie au piano, et à partir de là, à quel point votre parcours a-t-il été surprenant, déroutant, inattendu ?

A six ans ! J’étais réellement amoureuse du piano. C’est très curieux parce que lorsque j’ai donné ce fameux concert, je ne m’en rappelle pas, mais on m’a dit que les autres enfants étaient très nerveux ; pas moi ; je ne voulais pas que cela finisse ! Et surtout, j’ai toujours aimé joué en public. C’est peut-être aussi l’une des raisons pour lesquelles j’aime beaucoup le théâtre. D’ailleurs si je n’avais pas été musicienne j’aurais aimé faire du théâtre ; je peux faire des imitations !

Mon parcours a été surprenant bien sûr. Mais vers l’âge de 12 ans, j’étais très déterminée, et je savais ce que voulais jouer. Mes parents étaient toujours très encourageants, surtout mon père. Il n’a pas voulu que mon enfance soit gâchée par cette histoire d’« enfant prodige », il ne voulait pas que je sois mise à part. J’ai donc vécu toute ma jeunesse le plus normalement du monde, j’ai joué tout ce que je voulais.

Le piano répond-il à toutes vos humeurs ? Quel lien le piano a-t-il avec votre vie sociale ?

Oui, absolument. Quand je suis triste, quand j’ai une souffrance, il n’y a que le piano qui me sauve. Et quand je suis très heureuse, ou très amoureuse, la meilleure façon d’exprimer mes sentiments, c’est avec le piano.

La semaine dernière, je jouais devant 2 500 personnes, et lors du bis, j’ai vraiment senti que ces gens étaient là, autour de moi. Le piano, moi, la musique, les gens, nous étions tous unis ; nous étions dans un voyage au monde de la musique. C’était magnifique de sentir ça. Et après, les gens qui sont venus me voir, qui m’ont écrit… ils m’ont tous exprimé la magie du moment, ils m’ont dit qu’ils avaient oublié leurs soucis. C’est extraordinaire d’être pianiste : on a l’impression de guérir l’âme de certaines personnes, de leur apporter du bonheur. C’est un grand honneur, et on en est reconnaissant.

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Sont-ce là les meilleurs moments dans la vie d’un pianiste ?

Oui, cela fait partie des meilleurs moments. Aussi, lorsqu’on travaille seul avec le piano : on a l’impression d’être en contact avec le compositeur, d’avoir un lien particulier et fort avec lui, comme s’il nous racontait quelque chose, qu’il nous faisait part de ses sentiments : « là je souffre parce que mon amant est parti, là je suis très en colère, je veux tout casser… ». C’est comme si à travers les notes, on avait une conversation ! J’ajouterais même que derrière un compositeur, il y a tout un monde. Quand on joue une composition de Mozart, on joue tout ce qui a précédé cette composition, et tout ce qui fera les suivantes. C’est ce qu’il y a dans l’âme de Mozart que l’on joue ; sa famille, ses proches, tout ce monde-là est présent dans sa musique !

Et vous, que transmettez-vous à votre fils violoniste ?

C’est magnifique parce qu’on est très différents, mais en musique on s’entend très bien. On a un lien extraordinaire. Sa passion pour le violon lui vient de mon père, qui était lui-même violoniste.

Vous savez au quotidien les fils communiquent peu avec leur mère. Le mien me dit juste « tout va très bien » ! Mais en musique, c’est différent. Je programme le plus de concerts possibles avec lui, afin d’avoir un rapport musical avec mon fils ! C’est un grand bonheur. Nos goûts musicaux sont d’ailleurs très proches, nous n’avons aucune difficulté à jouer ensemble. C’est une joie pour moi parce que ce n’est pas donné à tout le monde, chacun vit la musique différemment. Pour faire de la musique de chambre, le choix du partenaire est très important. J’ai trouvé le mien !

En tant qu’artiste internationale, vous vivez dans de nombreux pays et vous parlez plusieurs langues. Vous sentez-vous appartenir à une nation ou êtes-vous citoyenne du monde ?

J’ai vécu plus de 10 ans en Allemagne, 10 ans en France, et je vis depuis près de 20 ans en Angleterre désormais, car mon mari est Anglais. Il est professeur de mathématiques et c’est également un génie de musique. Il joue très bien du piano et de la contrebasse, et il compose.

J’aime bien dire que c’est comme si j’habitais dans une grande maison et que chaque pièce représentait un pays. C’est exactement ce que je ressens. Je parle couramment le turc bien sûr, l’anglais, le français et l‘allemand. Je retourne presque chaque mois dans mon pays natal, la Turquie. J’ai une maison à Istanbul, à Bodrum, à Ankara et à Cambridge, et j’ai aussi un tout petit studio à Paris. Alors vous imaginez quand je cherche mon sac à main…


Retrouvez Gülsin Onay et son fils Erkin Onay pour un concert au lycée Notre-Dame de Sion le 12 janvier.

Propos recueillis par Mireille Sadège & Noémie Allart

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