Culture, Découverte

Guy Chantepleure : une Française dans le tumulte de la guerre des Balkans

JaninaLa femme du Consul de France à Janina, Jeanne-Caroline Dussap, Guy Chantepleure de son nom de plume, livre dans La Ville assiégée (Éditions Turquoise) son journal de guerre. Durant six mois, d’octobre 1912 à mars 1913, l’Empire ottoman s’oppose à la Grèce, qui veut reconquérir cette ville de Janina. Son point de vue européen soutient davantage les Hellènes – comme le montre son allégresse lors de la victoire de ces derniers – mais elle ne considère pas pour autant les Ottomans en ennemis.

La première guerre des Balkans dans l’œil d’une Européenne

Guy Chantepleure observe la guerre sans en vivre personnellement les aspects les plus ternes. Femme de M. Dussap, Consul de France, elle n’est pas privée de vivres ni de conforts. Elle ressent néanmoins avec acuité la souffrance du peuple et des soldats. Elle décrit une guerre qui paraissait « inévitable ». Janina, capitale de l’Épire (qui signifie « continent » en grec), est présentée comme « un bariolage déconcertant ». Ville multiculturelle, qui fut byzantine (1204-1345) puis serbe (1345-1430), et désormais ottomane (depuis 1430), elle est selon l’écrivain le théâtre de «  haines latentes qui se frôlent sans se heurter, assoupies par l’accoutumance et qui, soudain, se réveillent, se dressent du fond des cœurs et hurlent à la mort. » Observant les va-et-vient en bas de sa fenêtre, elle note les différences dans l’accoutrement : les hommes portent un fez rouge ou blanc (calotte en feutre ornée d’un gland noir, originaire de Grèce mais adoptée par les Turcs), et plus rarement des chapeaux melons et canotiers. Certaines femmes portent le voile – çarşaf en Turc – que l’auteur décrit comme un « enveloppement rétrograde » ou encore une « survivance traditionnelle de l’Orient romantique et mystérieux ». Les causes de la guerre étaient donc latentes, selon elle, depuis plusieurs siècles, l’hellénicité s’étant transmise entre les générations, ne disparaissant jamais vraiment.

Guy Chantepleure : entre romantisme et réalisme

chantepleureParfois, le récit prend une allure romantique, avec de longues descriptions de la campagne environnante et des merveilles de la nature. La ville de Janina (Ioannina en grec) qui subit les effets moribonds de la guerre, n’en reste pas moins un chef d’œuvre, qui se dresse telle une cité mystique devant l’écrivain errant dans la montagne : « Fille des chimères, sirène endormie au bord du lac enchanté que gardent les cinq géants noirs dont Béjani est le chef redoutable, Janina lointaine et crépusculaire, a l’inaccessible beauté d’un mirage ! » Les moments de bonheur, rares mais bien présents, sont comme des parenthèses éphémères dans ces mois de troubles. Célébrant Noël dans une ville musulmane, elle s’émeut que son arbre de fortune – un chêne qu’elle s’est donnée du mal à décorer avec les moyens du bord – enchantent les enfants grecs, qui se mettent à danser le syrtos (danse traditionnelle grecque). Elle oublie la guerre dans ces moments d’allégresse : « Oh ! Les yeux ravis ! Les visages qui s’émerveillent ! Si j’avais pris quelque peine, j’en étais plus que récompensée. »

Pourtant, ses mots font aussi état du choc à la vue du sang de la guerre, des soldats en décomposition sur les chemins : « Un mort est couché sur le dos, l’uniforme ouvert, laissant voir la poitrine sanglante, et comme déjà déchiquetée par les corbeaux qui planent en grands vols fiévreux… c’est atroce ! » La famine, dont les signes physiologiques se lisent sur « les visages des gens qui passent », la peine et la déconcerte, bien qu’elle se sente impuissante devant ce triste spectacle de la faim.

Janina la guerrière, Janina la mystique

Après une première bataille infructueuse, le camp grec se renfloue avec l’arrivée de soldats de Salonique. Le prince Constantin prend le commandement de l’armée auprès du général Sapounzakis. La troisième bataille sera celle de la victoire grecque, rendue officielle le 9 mars. Pour Guy Chantepleure, cette victoire « historique » transforme la ville de Janina – aujourd’hui appelée Ioannina : « Non, vraiment, on ne reconnaît plus la ville !… » Elle reste pourtant lucide face aux vaincus, elle qui a bien connu le général Essed Pacha, et qui a vu l’humiliation des Ottomans, priant à la gloire des dirigeants grecs et de leur Dieu.

Elle rend hommage à son pays, la France, qui est considérée comme une alliée du camp victorieux. Elle salue ardemment le courage des soldats qui n’ont pas conscience de leur propre valeur. En ce sens, par son témoignage, elle se fait le chantre des inconnus de la guerre, morts pour défendre des idéaux patriotiques – ou des volontés hégémoniques qui viennent des hommes « d’en haut ».

Le témoignage de Guy Chantepleure de ces mois ternes s’avère à la fois agréable à lire et instructif. Le contexte, cette première guerre des Balkans qui en appellera bien d’autres durant tout le vingtième siècle, ancre le récit dans une historicité qui fait de lui un document scientifique. Malgré des digressions romantiques, l’auteure s’égare peu dans le registre du déballage personnel. Elle n’évoque pas sa relation avec sa famille ou ses amis, et concentre son récit sur des faits de guerre, des détails de ses observations quotidiennes, toujours dans l’optique de servir l’Histoire par un témoignage éclairé.

La Ville assiégée : Janina

Octobre 1912 – Mars 1913

Guy Chantepleure

Éditions Turquoises, 2013

Adèle Binaisse

1 Comment

  1. Fazıl Bülent Kocamemi

    Bu eseri tercüme ettiğimi ve Bilge Kültür Sanat Yayınları tarafından basılarak satışa sunulduğunu biliyor musunuz?

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