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Haldun Dormen : « Le théâtre est toute ma vie »

Né à Mersin le 5 avril 1929, Haldun Dormen est l’un des plus célèbres hommes de scène de Turquie. Il a écrit plus de onze pièces, enseigne au département de théâtre du conservatoire de l’Université d’Istanbul, et est conseiller du centre culturel Yapı kredi, organisateur depuis 19 ans du prestigieux Prix de théâtre Afife. À l’occasion du centenaire des théâtres stambouliotes, il déclare : « Heureusement que vous avez existé, que vous existez toujours et que vous existerez encore ». Rencontre avec cette figure incontournable du théâtre turc.

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Vous êtes né à Mersin mais avez grandi à Istanbul, votre mère était une Stambouliote typique tandis que votre père était un Chypriote formé à Londres. Vous avez étudié au lycée francophone Galatasaray mais avez décidé de poursuivre des études universitaires aux États-Unis. Pourquoi ce choix ?

J’ai fait ce choix parce que je voulais devenir acteur. J’ai alors choisi Yale aux États-Unis, pour son école de théâtre (art dramatique). En fait, à l’époque [dans les années 50], Yale était la seule université qui proposait cette branche alors que maintenant, même en Turquie, toutes les universités la proposent. Je suis donc allé là-bas, mais je suis devenu un « homme de théâtre ».

Depuis quand vouliez-vous être acteur, ou du moins travailler dans cette industrie ?

Cela m’est venu grâce aux pièces et aux comédies musicales que j’ai regardées quand j’étais très jeune. J’avais une nounou allemande qui m’emmenait voir des comédies musicales durant la guerre. J’adhérais, j’étais inspiré. C’est comme ça que c’est arrivé. Pourquoi ? Je ne sais pas. Il faut dire que personne de ma famille n’appartient à ce milieu-là. Je suis le seul artiste dans la famille. Toutefois, je crois que l’une de mes petites-filles deviendra une ballerine.

Vous êtes acteur, réalisateur, enseignant mais également directeur ?

Tout d’abord, je suis un professeur. Je veux partager des choses avec la jeune génération. Parce que les temps changent trop vite. On doit avoir un contact avec les jeunes, on ne peut pas se contenter de dire « mais c’était comme ça avant ». Non, tout change, même la musique. Donc, un comédien doit changer aussi car, quand on endosse ce rôle-là, on doit savoir ce qui se passe dans le monde… et s’adapter.

Et comment gérez-vous toutes ces activités ?

Nous sommes en train de parler de quatre rôles à responsabilités, ce n’est pas si facile. (Rires.) Eh bien, j’ai enseigné ces quinze dernières années. Comme directeur, j’ai environ 203 productions à mon actif, dans vingt différents endroits. J’ai joué Le Bourgeois gentilhomme à 309 reprises. Aussi, j’ai joué sur trente scènes françaises. Et puis il y a eu Tovaritch que j’ai joué 600 fois, c’est un rôle génial.

Pouvez-vous citer les deux rôles que vous avez préféré interpréter, et que vous n’oublierez jamais ?

haldun_3Le rôle le plus passionnant que j’ai interprété est sans aucun doute celui de Tovaritch. C’est une pièce de théâtre géniale écrite par Jacques Deval en 1933. Nous avons joué la pièce 600 fois, et c’était un grand succès. C’est une histoire assez drôle, mais aussi tragique : celle d’un prince russe qui s’est rendu en France avec son épouse afin de fuir la révolution russe. Ils étaient en possession d’une somme d’agent très conséquente mais ne voulaient pas y toucher et, pour survivre, ils ont fait le choix de travailler comme domestiques chez un homme d’affaires. Je jouais le rôle du prince. À la fin, j’ai vraiment senti que je quittais un véritable et cher ami. Le rôle était devenu une part de moi. J’ai aussi aimé mon rôle dans Le Bourgeois gentilhomme de Molière. Je crois que si vous n’aimez pas le personnage que vous jouez l’interprétation devient très difficile.

Et pouvez-vous jouer un rôle en extrême contradiction avec ce que vous êtes naturellement ?

Oui, le bourgeois gentilhomme est mon total opposé.

Qu’est ce qui change lorsque vous jouez dans un film et quand vous en êtes également le réalisateur et le producteur, comme dans Güzel bir gün için (Pour un beau jour) ?

Dans les années 60 j’ai fait deux bons films, des films d’auteurs donc pas commerciaux. Si je les avais fait maintenant, ils m’auraient rapporté de l’argent. Ça n’a pas été le cas à l’époque. Bon, ces deux films ont quand même reçu sept prix à eux deux, mais ils ne m’ont rapporté aucun profit. C’était ma propre compagnie de production ; par conséquent, j’ai laissé tomber la production de films. Et je ne voulais plus assurer la direction des films. Je ne veux plus diriger que des pièces de théâtre.

D’après vous, comment évolue le théâtre turc ?

Mon opinion est différente de ceux qui croient le théâtre moribond. Je crois qu’aujourd’hui, le théâtre est vraiment passionnant, parce que les jeunes ont du talent et de l’énergie, et on compte environ 250 jeunes compagnies qui font du théâtre à Istanbul. Et ce foisonnement ne se limite pas seulement à Istanbul, il existe aussi en Anatolie. Dans les années 60, les gens aimaient aller au théâtre. Il arrivait que neuf représentations soient données la même semaine. Aujourd’hui, les choses ont changé. Nous assistons au développement de ce qu’on appelle le « théâtre alternatif » qui met en scène des troupes de théâtre de parfois 100 comédiens, parfois 50 ou encore 25. Et c’est quelque chose de merveilleux parce qu’il y a un nouveau regard avec de jeunes comédiens, de jeunes directeurs, et même de jeunes écrivains, ce qui est très important pour le théâtre turc. Enfin, dans les pièces de théâtre d’aujourd’hui, beaucoup de problèmes de société sont relevés. Naturellement, ce n’est pas très simple aujourd’hui non plus, mais les artistes gèrent bien cet aspect-là.

Vous avez insisté sur le fait que les jeunes représentent aujourd’hui une force pour le théâtre turc. D’où leur vient l’inspiration ? Et pourquoi adhèrent-ils au théâtre ?

Pour la majorité d’entre eux le théâtre est une sorte de tremplin leur permettant d’accéder au statut d’acteur, et donc d’appartenir au monde du cinéma et des films. Néanmoins, il y en a qui sont vraiment des amoureux du théâtre, et veulent faire briller cet art.

Que pouvez-vous nous dire du prix de théâtre Afife ?

Ce prix est très spécial pour moi. En effet, quand j’avais dix ans, j’ai lu dans le journal l’annonce du décès d’une célébrité : Afife Jale. Je ne la connaissais pas ; certes, j’aimais le monde du cinéma, du théâtre, mais j’étais encore très jeune. Après avoir lu cet article-là, je me suis promis de faire quelque chose plus tard, pour honorer sa mémoire, parce que c’est la première femme musulmane à être montée sur scène en Turquie. Pour cette raison, je l’admire et j’admire son courage, qu’elle a gardé jusqu’au bout, jusqu’au moment où elle est tombée gravement malade. Et en 1923, quand Atatürk a officiellement déclaré que les femmes musulmanes avaient le droit de monter sur scène, elle était déjà dans un état critique. Pour moi, sans en être consciente, Afife Jale a accompli une ré- volution dans ce pays. Elle mérite donc que ce prix récompensant les meilleurs comédiens et pièces porte son nom.

Vous étiez à la 19e cérémonie de la remise du Prix de théâtre Afife que retenez-vous de cette soirée ?

D’après moi le véritable gagnant de ce prix est le théâtre turc. La plupart des gagnants cette année sont issus du théâtre « alternatif », autrement dit, ce sont des comédiens ayant présenté des pièces de théâtre sortant un peu du théâtre classique, mais restant toutefois toujours expressives.

Finalement, si vous deviez résumer votre relation à la scène et aux spectacles en une phrase que diriez-vous ?

Je dirais que le théâtre est toute ma vie !

Propos recueillis par Mireille Sadège et Sara Ben Lahbib

 

 

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