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Henri Vantieghem : « Ce qui importe, c’est d’avoir un monde plurilingue et y défendre la francophonie »

Dans le cadre de nos dix ans, nous tenions à avoir un interlocuteur de choix pour aborder un sujet qui nous tenait particulièrement à cœur : la francophonie. C’est Monsieur Henri Vantieghem, Consul général de Belgique à Istanbul, qui s’est prêté à l’exercice de l’entretien.

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Ça fait maintenant plusieurs années que vous êtes en Turquie. Que pensez-vous de la francophonie ici ?

Je trouve qu’elle est très vivante. C’est d’ailleurs assez étonnant de voir lors de toutes les activités, qu’elles soient politiques, économiques ou culturelles, que beaucoup de gens, connaissent encore la langue française. La diffusion de la langue est encore très large en Turquie, et pas seulement à Istanbul, mais aussi à Izmir et à Ankara. Dans le personnel diplomatique on trouve encore énormément de diplomates turcs qui ont une connaissance approfondie et très raffinée de la langue.

Les lycées francophones et l’université Galatasaray jouent-ils un rôle ?

Indéniablement. Si ces institutions là disparaissaient je crois que le français connaîtrait effectivement un trou noir. Ce qu’il faut faire c’est, au maximum, utiliser ces institutions existantes, les développer, et leur donner le plus grand rayonnement possible.

La contribution à la francophonie en Turquie fait-elle partie de vos tâches et missions ? Qui s’en occupe concrètement ?

La Belgique est un pays bilingue, et même trilingue. Il est clair que nous avons comme mission la promotion des cultures et langues francophone et néerlandophone. Ca fait partie des tâches générales du diplomate belge. Dans certains pays, nous avons des représentations des communautés néerlandophones et francophones qui elles-mêmes entreprennent des actions de promotion de la langue. Ce n’est pas le cas en Turquie où cette tâche revient au fédéral : l’ambassade de Belgique à Ankara, le consulat de Belgique à Istanbul, et les Consuls honoraires répartis dans toute la Turquie.

Quelles activités avez-vous dernièrement organisées ?

Nous avions l’année passé quelque chose de très important et d’inédit : une exposition sur Georges Simenon. Elle ne portait non pas sur l’auteur des romans Le Commissaire Maigret, mais sur la première partie de sa vie, celle d’un journaliste et d’un reporter qui, ici même à Istanbul, avait d’ailleurs réalisé une interview presque « historique » de Léon Trotski qui était alors en exil sur une des îles des Princes.

Sinon, nous transmettons des films lorsqu’il y a un festival de cinéma et nous intervenons bien sûr dans le cadre de demandes spécifiques de l’université Galatasaray ou d’autres universités qui ont des départements de français, par des présentations de la culture belge et francophone.

Nous avons aussi eu des concerts, notamment avec l’association Istanbul Baroque, sur la musique du XVIe siècle, qui est importante car l’ensemble que nous avons fait venir était très intéressé par une comparaison entre la musique ottomane du siècle magnifique et celle de notre XVIe siècle qui était aussi le siècle d’or dans nos provinces. Enfin, nous essayons de participer le plus possible à des activités spécifiques au consulat mais ça dépend évidemment des budgets.

À propos du budget justement, d’où proviennent les fonds ?

L’essentiel provient des communautés, et des partenariats locaux. En théorie, pour l’organisation d’évènements francophones, c’est exclusivement la communauté française de Belgique. Et pour ce qui est de l’ouverture de nos infrastructures fédérales pour des réceptions, des journées de contacts, des conférences particulières, ca dépend du chef de poste fédéral, que ce soit l’ambassadeur, le consul général ou les autres consuls. Bien sûr pour certaines activités, il faut avoir recours au sponsoring, et nous avons des entreprises qui acceptent de soutenir financièrement, ou bien en mettant de la logistique à disposition.

Il faut aussi revenir à 2012 quand nous avons eu en Turquie une mission économique qui était dirigée par le roi Philippe, à l’époque prince héritier. Il va de soi que le passage d’une mission de ce niveau là fait aussi la promotion des cultures de la Belgique. C’est en quelque sorte un sillage sur lequel on peut bâtir par après des relations approfondies avec un pays. Ca a eu un effet d’accélérateur.

Et les activités en ce moment à l’agenda ?

Il y a eu le 11 avril une conférence pédagogique et psychanalytique avec l’école Notre-Dame de Sion. Nous allons avoir la présence d’une ministre bruxelloise qui va peut-être favoriser des échanges culturels entre la région de Bruxelles et la ville d’Istanbul. Enfin, depuis la fin de l’année dernière, nous avons aussi à l’université de Galatasaray un lecteur en langue et littérature française de Belgique.

DSC_5501Vous avez également très bien connu Ankara où vous avez travaillé. Comment compareriez-vous l’état de la francophonie dans ces deux villes ?

À Istanbul, il y a une tradition francophone qui remonte au XIXe siècle. L’Empire ottoman était extrêmement francophone. Ce n’est pas le cas à Ankara où, par contre, le modèle français a constitué une inspiration pour la création de la République. Avec Atatürk, qui parlait, lisait et écrivait couramment le français, la langue a connu un développement nouveau dans la capitale. Très important aussi, la présence du ministère des Affaires étrangères où tous les diplomates turcs de plus de 45 ans parlent parfaitement le français.

Que représente la francophonie pour vous ?

Pour moi la francophonie n’est pas la prédominance du français. Historiquement, cette période est passée. Ensuite, il n’est pas question d’avoir un monde global unilingue. Ce qui importe c’est d’avoir un monde plurilingue et c’est dans ce cadre là que la francophonie est importante à défendre. En la défendant on défend aussi l’Allemand, l’Espagnol, et d’autres langues en tant que deuxième et troisième langues. Un monde où personne ne parlerait d’autres langues que l’anglais serait quand même assez attristant.

Se dirige-t-on vers ça ? Une diminution d’intérêt envers d’autres langues ?

Il y a certainement un changement d’ambiance avec une accession à la bourgeoisie d’un plus grand nombre de personnes qui ont des intérêts culturels différents. Mais je ne dirais pas qu’il y a un relâchement. En particulier parce qu’il y a ces institutions francophones qui sont extrêmement bien ancrées et qui ont un niveau d’excellence remarquable et qui se maintient. La langue française a certainement un avenir en Turquie.

Le français conserve-t-il d’après vous un atout particulier ?

On en parle peu mais la langue française est aussi une grande langue juridique. Le système juridique continental, de droit romain et de droit napoléonien, s’est étendu à toute l’Europe. La langue française offre un accès à la source de ces textes juridiques et de leur interprétation. De ce point de vue là, il y a un esprit qui est beaucoup plus facilement accessible par le français.

Au même titre que l’allemand pour la philosophie ?

Absolument. Il y a dans la philosophie des principes qu’on ne peut citer qu’en allemand, tandis qu’en droit il y a des principes qu’on ne peut citer qu’en français ou en latin. La langue française est la fille directe de la langue latine.

Que pensez-vous de l’existence d’un journal francophone ?

C’est essentiel. Je reviendrai à une anecdote de Gandhi. Même dans son Ashram, lorsqu’il a commencé à penser l’indépendance de l’Inde, il avait une petite feuille qui donnait les informations et l’état d’esprit du jour, et qui circulait entre les membres. C’était une circulation très limitée, mais le simple fait d’avoir une feuille d’information permettait à tout le monde d’avoir une connaissance égale de ce qui était en cours, de ce qui allait se passer le lendemain, et de ce qu’on avait pu avoir comme impression de la veille. C’est donc très important de garder cette feuille, ce journal, ce périodique pour le lien entre la communauté. Mais aussi pour l’extériorisation de cette communauté, car Aujourd’hui la Turquie est aussi diffusée via Turkish Airlines, et via les ambassades turques.

À quand remontent les liens entre Bruxelles et Constantinople/Ankara ?

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Augier Ghislain de Busbecq.

Historiquement, nous avons été très lié à l’Empire ottoman comme à la Turquie moderne. A l’époque du siècle magnifique, dans les relations entre l’Empire ottoman et l’Empire germanique, c’était un Belge qui représentait l’empereur allemand à Istanbul : Augier Ghislain de Busbecq. Les chroniques et les lettres qu’il envoyait à son maître Charles Quint puis son frère Ferdinand sont une base essentielle pour la connaissance de l’Empire ottoman. Même si nous n’étions pas, en tant qu’Etat, déjà en contact avec l’Empire ottoman, par le jeu des puissances il y avait des Belges qui étaient présents à la Sublime Porte et qui ont laissé des traces.

C’est aussi de Busbecq qui a ramené en Europe du Nord le bulbe de tulipe, qui a par la suite fait fureur aux Pays-Bas. Au XIXe siècle, l’Empire ottoman a rapidement reconnu l’indépendance de la Belgique. En 1838, nous avions déjà un ambassadeur ici et l’ambassade de Constantinople fait partie des dix premières ambassades belges qui ont été ouvertes.

Connaissez-vous des exemples de collaborations historiques entre les deux ?

DSC_5515C’est remarquable de voir à Istanbul à quel point la Belgique a été industriellement présente. Au Feshane (le Centre de foire, de congrès et de culture, ndlr), on retrouve dans les piliers métalliques qui soutiennent toute la charpente de l’édifice la mention Les Aciéries de la Providence – Marcinelle – Belgique. La centrale électrique de Silahtarağa, la première de Constantinople, avait été réalisée avec le concours de la société d’étude belge Tractebel. Les lignes maritimes entre Istanbul et Anvers sont elles aussi très anciennes, elles datent de 1860.

Nous avons aussi une commune, Faymonville, près de Liège, qui chaque année célèbre un carnaval turc. A l’époque, il y avait des projets de lancer des campagnes militaires contre l’Empire ottoman et de lever un impôt spécial pour cela. Les habitants de cette commune ont refusé de payer l’impôt en se disant Turcs. L’argument a tellement surpris l’empereur germanique qu’il a finalement laissé tomber la décision.

Même chose quand la République a été mise en place. Si vous allez au musée de la banque ottomane à Salt Galata, on retrouve des modèles de formulaires inspirés de ceux du système bancaire belge pour les transferts de liquidités, les missions de monnaies, etc.

sagalassosQuelque chose à ajouter ?

Oui, un petit mot sur les fouilles belges d’un site peu connu mais remarquable : Sagalassos, à environ 90km au nord d’Antalya. C’est un site qui est mentionné dans la conquête de l’Anatolie par Alexandre le grand. Il s’agit d’une des villes-Etat de la Pisidie qui est devenue hellénistique puis romaine et qui a conservé le mode de vie de la République romaine jusqu’au Ve siècle. En 565, il y a eu un tremblement de terre et, du jour au lendemain, la cité a cessé d’exister.

Nous avons eu un archéologue et professeur de l’Université de Leuven (KUL), Marc Waelkens, qui, dans les années 90, en reprenant les chroniques anciennes, est tombé dessus en entamant des fouilles. La ville était intégralement conservée sous terre. On a un peu dit que c’était la Pompéi de Turquie. La visite vaut vraiment la peine parce qu’on se trouve dans les monts Taurus et le paysage y est splendide.

Propos recueillis par Mireille Sadège et Alexandre De Grauwe-Joignon

Photos : Aramis Kalay

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