Culture, Découverte, Société

Hommage à l’historien Pierre Chuvin

Chercheur et historien spécialiste de la Grèce antique et de l’Orient contemporain, docteur d’État en grec ancien, un des plus fins connaisseurs de l’Asie centrale et du monde turc, Pierre Chuvin s’est éteint à Paris le 26 décembre dernier à l’âge de 73 ans. Nous remercions son épouse Huguette Meunier Chuvin, qui nous a apporté son aide précieuse pour la réalisation de cet article.DSCF0705

Une vocation précoce

Né en 1943, ce fils d’institutrice d’un petit village de l’Allier reçoit d’elle, dès son plus jeune âge, de nombreux contes et légendes grecs qui l’enthousiasment prodigieusement. De là naît sa vocation.

À partir de l’âge de 13 ans, l’apprentissage au collège puis au Lycée de Montluçon du latin et du grec renforce son goût pour les textes, les voyages, mais également pour la poésie qui occupera une place de choix dans la vie de l’historien.

Il se passionne ensuite pour les antiquités mésopotamiennes, anatoliennes et syriennes, égyptiennes…

Après son Baccalauréat, le jeune homme s’inscrit à la faculté de Clermont-Ferrand en lettres classiques et se spécialise en poésie épique et mythologie grecque. Après l’agrégation de lettres classiques (1966), il consacre sa thèse aux Dionysiaques de l’Égyptien Nonnos de Panopolis (IVe-Ve siècle), une épopée en hexamètres dactyliques divisée en quarante-huit chants, qui relate les origines, l’enfance et les exploits du dieu Dionysos. De l’étude de cette épopée naît également sa passion pour les voyages, vers la Grèce notamment, et il accompagnera de nombreux voyages culturels pour l’organisme Athéna.

Un fin connaisseur de l’Asie centrale et de la Turquie

Ses recherches universitaires le conduisent ainsi sur les traces de Dyonisos et inévitablement en Turquie où il se rend pour la première fois en 1967 à la découverte des vestiges antiques d’Éphèse, de Pergame… Séduit par cette contrée, la beauté de ses paysages, la richesse de ses sites, la gentillesse de ses habitants, il décide d’approfondir sa formation en s’inscrivant à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (l’INALCO) à Paris afin d’y étudier la langue et la civilisation turque. Il suivra notamment les cours de Güzin Dino, qui deviendra une amie et avec laquelle il traduira plus tard de nombreux poèmes turcs ainsi qu’avec Michèle Aquien (« Entre les murailles et la mer, trente-deux poètes turcs », Éditions Maspero, 1982, « La Montagne d’en face, poèmes des derviches anatoliens », Éditions Fata Morgana, 1986).

De ce premier voyage en Turquie, il reviendra marqué par les séquelles des échanges de populations entre la Grèce et la Turquie.

Le chercheur étend ensuite ses investigations vers l’Orient, en Asie centrale, se joignant à une équipe d’archéologues qui fouillent à côté de Samarkand, expérience qui lui donnera l’occasion d’apprendre également l’ouzbek.

Sa connaissance approfondie de l’Ouzbékistan lui vaut d’être ensuite envoyé à Tachkent, capitale de la nouvelle République, pour y créer un centre de recherches : l’Institut français d’études sur l’Asie centrale (IFEAC), qu’il dirige de 1993 à 1998. Il créera également la Revue : « Cahiers d’Asie centrale », commencera à former de jeunes chercheurs sur place et lancera le chantier du premier dictionnaire ouzbek/français.

Pierre Chuvin suit toujours avec beaucoup d’intérêt et d’attention l’évolution de la Turquie, pays dans lequel il vient régulièrement. Il porte une profonde admiration pour le peuple turc et le développement du pays, notamment l’Est, et se réjouit de l’émergence d’une jeunesse très éduquée et active.

De 2003 à 2008, il dirige l’Institut français d’études anatoliennes (IFEA) d’Istanbul.

Dans un contexte politique difficile lié au vote sur le génocide arménien à l’Assemblée nationale puis la présidence de Nicolas Sarkozy et les réticences françaises vis-à-vis de l’adhésion de la Turquie à l’UE, il a toujours à cœur de faire connaître le vrai visage de la Turquie moderne. Dans cette perspective, il n’a de cesse de favoriser la venue de jeunes chercheurs à l’Institut, mais aussi le départ de jeunes chercheurs turcs en France. Ses contacts avec ces jeunes étudiants de diverses nationalités, enthousiastes et dynamiques, le ressourcent.

C’est également un fervent défenseur de la poursuite des fouilles archéologiques dans le pays, formidables réservoirs de cultures. Il met d’ailleurs tout en œuvre pour sauver le fabuleux site archéologique turc d’Allanoï, à proximité de Pergame, menacé par la construction d’un barrage risquant de noyer l’intégralité du site, malheureusement en vain…

S’agissant des grands changements urbains en Turquie à cette époque, l’helléniste est partagé entre la nostalgie de la Turquie de sa jeunesse et l’admiration face à la réussite de ces grands chantiers tels que le deuxième pont ou les quartiers d’affaires.

À Istanbul, il aimait particulièrement le musée archéologique, « un des plus beaux du monde », Sainte-Sophie (au sujet duquel il traduisit, du grec ancien, le recueil de poèmes de Paul le Silentiaire « Description de Sainte-Sophie de Constantinople »), Kariye Cami (Saint Sauveur in Chora) et ses fresques sublimes ainsi que la petite mosquée Rustem Pacha. Il appréciait également flâner dans les çay bahçe, les marchés aux poissons ou les magasins de tapis…

Après son retour d’Istanbul, il enseigne la langue et la littérature grecque pendant trois ans à l’Université Paris X (Nanterre) avant de prendre sa retraite en 2011.

Ces derniers temps, Pierre Chuvin suivait l’actualité en Turquie avec inquiétude notamment face au terrorisme. Ce qu’il redoutait le plus pour ce pays, c’était la perte de la confiance du peuple turc et la disparition de son art de vivre.

Il se désolait également de l’arrêt de certains chantiers de fouilles étrangers comme la suspension du permis de fouilles des Autrichiens à Éphèse (rassemblant 200 chercheurs de 20 nationalités différentes) et du ralentissement économique risquant de frapper les budgets de la culture et de la recherche.

Très pédagogue, d’une bienveillance et d’une réserve rares, n’ayant de cesse de chercher à comprendre et de favoriser la rencontre et le dialogue, Pierre Chuvin restera un chercheur d’exception.

Sabine Schwartzmann

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *