Politique

Hüseyin Avni Karslıoğlu : « Les immigrants turcs ont contribué à la diversité et à la richesse de l’Allemagne »

???????????????????????????????C’est aujourd’hui près de 3 millions de citoyens d’origines turques, issus de l’immigration, qui résident en Allemagne depuis plusieurs générations. Pour répondre à nos questions sur le traité d’envoi de main d’œuvre signé dans les années 1960 entre l’Allemagne et la Turquie, sur les évolutions de l’intégration turque et son rôle dans la société allemande, Aujourd’hui la Turquie a interrogé l’ambassadeur de la République de Turquie à Berlin, Hüseyin Avni Karslıoğlu. Diplômé de science politique à l’université d’Ankara, ce diplomate a occupé divers postes notamment auprès du ministère des Affaires Étrangères, des ambassades de Téhéran, New-York (en mission permanente), Oslo, du consulat général de Sydney, puis de celui de Batumi (Georgie) où il fût consul. C’est en 2007 qu’il occupe son premier poste d’ambassadeur à Baku (Azerbaïdjan). Il fût également le chef du cabinet du président de la République Abdullah Gül entre 2008 et 2012. Hüseyin Avni Karslıoğlu est nommé ambassadeur d’Allemagne le 26 septembre 2011 et assume ses fonctions le 15 janvier 2012.

Dans le cadre de l’accord de 1961 pour l’envoi de main d’œuvre turque en Allemagne, de nombreux Turcs sont arrivés dans le pays en tant que travailleurs. Quel impact ce traité a-t-il eu sur les relations diplomatiques entre les deux pays ?

Les relations diplomatiques entre l’Allemagne et la Turquie ont pris une nouvelle dimension en 1763, quand des envoyés ottomans sont arrivés dans la capitale prussienne Berlin. Depuis lors, les relations entre les deux pays, qui ne se sont jamais faits la guerre, sont de nature amicale. Après la Seconde Guerre Mondiale, le besoin de main d’œuvre s’est fait sentir en Allemagne, et les deux pays ont signé un pacte pour l’envoi de travailleurs. Dans le cadre de cet accord, de nombreux Turcs commencèrent à arriver en Allemagne. Plus de 50 ans plus tard, on dénombre quelques 3 millions de personnes d’origines turques en Allemagne. Près de la moitié ont la nationalité turque. Ces gens, qui ont contribué à l’évolution économique de l’Allemagne, peuvent être considérés comme porteurs de l’amitié entre les deux pays.

Comment se sont intégrés les Turcs ? Quelle fut leur position dans la société allemande et les difficultés majeures rencontrées ?

A l’origine, il était prévu que les immigrants turcs repartent dans leur patrie dès expiration de leurs contrats de travail. C’est pour cette raison que ces communautés furent installées dans des résidences pour travailleurs. En aucun cas, il n’y eut d’initiative pour leur permettre d’apprendre l’allemand ou de s’intégrer dans la société. Mais au lieu de renvoyer les travailleurs qualifiés chez eux, les entreprises allemandes et employeurs leur proposèrent de prolonger leur contrat, jusqu’à un contrat permanent. Les Turcs commencèrent à faire installer leurs familles en Allemagne. Les familles essayèrent tant bien que mal de satisfaire leurs besoins religieux et culturels. Au début, l’opinion publique en Allemagne ne s’est pas occupée de cette question. Mais quand l’opinion publique s’est rendu compte que ces personnes d’origines turques allaient rester de façon permanente, on commença à accorder plus d’importance à l’intégration. Aujourd’hui, Turques et Turcs sont présents à tout niveau dans la société allemande.

Quels sont les chiffres majeurs de l’immigration allemande en Turquie ?

Les Turques et Turcs vivant en Allemagne représentent le plus grand groupe d’immigrants du pays. Dans le Bundestag, on dénombre 11 députés d’origines turques de tous les partis politiques, ils sont 40 dans le Parlement dédié aux Etats Fédérés. Et pour la première fois, une ministre d’origine turque fait partie d’un gouvernement fédéral (Aydan Özoğuz, ministère d’état auprès de la chancelière et chargée de l’immigration, des réfugiés et de l’intégration auprès du gouvernement). Près de 80 000 entreprises turques génèrent chaque année un chiffre d’affaire de 40 milliards d’euros et emploient près de 400 000 personnes. Dans les domaines culturels, sportifs et artistiques, les personnes d’origines turques contribuent également à la vie en communauté et à sa diversité.

La question de la double-nationalité turque a engendré beaucoup de débats. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

Les discussions qui ont eu lieu en Allemagne en ce qui concerne la double-nationalité se sont centralisées autour de la législation et de la perception des conséquences négatives que cela pourrait avoir de reconnaître ce droit aux Turques et Turcs. L’expérience de nombreux pays, qui ont accepté la double-nationalité, montre cependant que cette perception est erronée. Les immigrants n’en apprécient que davantage le pays qui leur accorde ce droit. D’un autre côté, la législation allemande permet la double-nationalité pour plus de 50 autres nationalités, pour des motifs divers et variés. Malheureusement, la Turquie n’en fait pas partie. Pourtant la législation allemande autorise, sous certaines conditions, cette double-nationalité aux enfants nés en Allemagne de familles d’immigrants, afin qu’ils disposent plus tard de la possibilité de faire leur choix. Cette formule « d’options » met les jeunes gens issus de l’immigration face à une prise de décision difficile entre deux nationalités, à un moment important de leur vie. Un jeune peut très bien se sentir appartenir à deux cultures. Ces gens peuvent aussi bien apporter leur contribution aux deux pays. Nous considérons cela comme un enrichissement. C’est pourquoi je suis de l’avis que la double-nationalité ne devrait pas poser de problèmes, mais être envisagée comme une évidence. Actuellement, la suppression de cette formule dans le cadre de la préparation d’une nouvelle loi est prévue. J’espère qu’une solution sera trouvée, qui ne provoquera pas autant de débats bureaucratiques, et qui satisfera les attentes des personnes issues de l’émigration.

Quelle est l’image des nouvelles générations issues de l’émigration turque en Allemagne ?

Comme vous le savez, on considère toujours les premières générations comme les « travailleurs ». Mais ils sont restés, ont eu des enfants et des petits-enfants. Même si aujourd’hui, certains milieux utilisent le terme « intégration » pour évoquer les problèmes des immigrants, les nouvelles générations sont pourtant nées ici. Ils ont grandi dans ce pays, y envisagent leur futur. Les grands-parents et parents de ces nouvelles générations ont contribués à la stabilité de l’économie allemande actuelle. Et les nouvelles générations de jeunes prouvent, avec succès, qu’ils appartiennent à cette société. Nous voyons aujourd’hui, que les personnes d’origines turques se sont intégrées dans tous les domaines de la société et en grand nombre, de la politique à l’économie, en passant par le sport et la culture. Nous nous réjouissons d’avoir une ministre et un nombre croissant de député d’origines turques au Bundestag allemand. Nous nous réjouissons tous ensemble, lorsqu’un footballeur d’origine turque marque un but, ou bien que le film d’un réalisateur d’origine turque reçoit un Ours d’Or. On pourrait encore évoquer beaucoup d’exemple, mais pour faire court : les immigrants ont apporté à la diversité et à la richesse du pays. Si, à tous les niveaux de la société allemande et des médias, on pouvait avoir une approche plus positive de l’immigration, cela serait d’une grande utilité dans la résolution d’un bon nombre de problèmes.

Que pouvez-vous nous dire des relations germano-turques actuelles globalement ? Contrairement aux relations franco-turques, elles paraissent bien moins fluctuantes : avez-vous une explication ?

Les relations germano-turques viennent d’un passé traditionnellement riche. Mais nous ne nous occupons pas que d’entretenir des bonnes relations avec l’Allemagne. Nous avons d’excellentes relations avec tous nos partenaires européens, principalement parce que nous partageons des valeurs communes qui nous ont permis d’établir un lien étroit et intime. Les relations particulières avec l’Allemagne viennent du fait que les personnes d’origines turques en Allemagne ont permis une importante connexion entre nos pays. Dans un monde de plus en plus mondialisé, dans lequel les coopérations économiques ont un rôle décisif, ces liens transnationaux -également dans la perspective d’une double nationalité- doivent être constamment entretenus.

En conclusion: que serait votre bilan personnel du partenariat entre l’Allemagne et la Turquie, tant sur le plan diplomatique que culturel et social ?

Je pense qu’il y a peu de pays dans le monde qui entretiennent une relation si étroite et riche que celle de l’Allemagne et de la Turquie. Ce partenariat joue sur plusieurs tableaux. Nos relations diplomatiques se basent sur des valeurs communes et une responsabilité commune dans la politique internationale. Les régulières rencontres au sommet et les concertations mutuelles quant aux questions internationales forgent le partenariat. Le facteur humain se trouve au centre de nos relations. Les 3 millions de personnes d’origines turques en Allemagne, tout comme les quelques 5 millions de touristes allemands en Turquie chaque année, contribuent à un échange intensif entre les deux pays. Les relations culturelles sont constamment renouvelées. Les institutions culturelles allemandes sont actives en Turquie depuis de nombreuses années. L’institut Yunus-Emre a ouvert en Allemagne des centres culturels. Dans le cadre de l’année scientifique germano-turque, les projets communs des universités et des instituts de recherches sont encouragés. En particulier du côté de la jeunesse, la coopération doit être intensifiée et ciblée. C’est à ça que je m’engage. Les jeunes doivent pouvoir apprendre et profiter de la culture et des valeurs d’un pays comme de l’autre.

Propos recueillis par Mireille Sadège et Julie Delaporte

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