Culture

« Il y a entre Istanbul et moi quelque chose comme une relation d’amour » – Mario Levi, écrivain

436573
Né en 1957 à Istanbul dans une famille de confession juive, Mario Levi fait partie des auteurs incontournables de la littérature moderne turque. Écrivain, journaliste et professeur à l’université de Yeditepe, cet amoureux des mots vient de publier son tout nouveau roman,
Size Pandispanya Yaptım. Nous avons eu la chance de le rencontrer dans l’intimité de son appartement de la rive asiatique, autour d’un café turc.

Un grand nombre de vos livres se situent à Istanbul. Quel rapport entretenez-vous avec cette ville ?

Je suis né à Istanbul et j’y ai grandi. J’ai tout appris d’elle. Entre moi et Istanbul il y a quelque chose comme une relation d’amour, comme une passion. Toutes mes expériences personnelles m’ont appris qu’il y a dans l’amour, de l’affection, mais également de la colère ainsi que du mépris. Tout cela est inclus dans mon amour pour Istanbul. C’est d’ailleurs cela qui me fait vivre. De plus, Istanbul est une ville qui a une histoire, un sens, un sentiment historique, et cela m’inspire. J’y tiens beaucoup : je vis dans une ville qui date de plus de 3000 ans et qui a connu différentes civilisations et en garde les traces. Et puis, l’Istanbul d’aujourd’hui est très chaotique et pleine de problèmes. Ce qui renforce l’intérêt que j’ai pour elle. Parce que, voyez-vous, pour la littérature et même pour tout art, il faut qu’un conflit existe, n’importe comment.

Vous êtes issu d’une minorité ; comment cela vous a-t-il influencé en tant qu’écrivain et en tant que personne ?

Cela m’a rendu tout d’abord différent. Vivre à Istanbul me l’a fait ressentir – tout cela fait partie du conflit. On se sent différent mais cela fait pour moi, à la longue, une autre formation. Une fois que j’ai ressenti ce sentiment de « différence », j’ai eu un intérêt pour tous ceux qui se sentent ou se sont sentis différents dans la ville. Je suis passé de la différence ethnique à la différence « éthique » : c’est-à-dire que tous les marginaux, ou ceux qui se sentent dans la marginalité, ont fait partie de mon univers littéraire. Non pas seulement ceux qui faisaient partie des minorités d’Istanbul, comme les Juifs, les Arméniens, les Grecs, mais aussi les alcooliques, les homosexuels, les solitaires… Cela constitue un univers plein de couleurs et je trouve mon inspiration dans toutes ces vies qui sont considérées par d’autres comme différentes.

Vous venez de publier un nouveau livre, Size Pandispanya Yaptım. De quoi parle-t-il ?

Mario

Mario Levi

Ça signifie « Je vous ai fait un gâteau ». Mais cela ne donne pas tout son sens en français. Si un jour ce livre est traduit en français, je ne sais pas comment je pourrais le reformuler. Il s’agit d’un petit gâteau très modeste, qui se fait à la maison. Ma grand-mère paternelle et mes tantes en faisaient. Et quand on était enfant, on adorait ça… mais ce livre, c’est un livre sur les repas qui se faisaient à la maison, surtout par ma grand-mère paternelle. Là où je veux en venir, c’est que pour pouvoir comprendre le caractère des peuples, on peut trouver plusieurs indices dans les repas. C’est ce que disait Claude Lévi-Strauss. C’est pour cela que j’ai voulu écrire au début un livre de nouvelles, sur les repas de la cuisine séfarade stambouliote.
Ce n’est pas non plus un livre gastronomique. C’est un roman, peut-être une petite saga, avec des repas de famille. Des repas et tout ce qui me rappelle le passé. Parce que pour moi, dans la littérature, surtout dans le roman, la mémoire est quelque chose de très important. C’est comme la madeleine de Marcel Proust – et d’ailleurs Marcel Proust a été mon maître à penser dans la littérature française. Une fois qu’on préfère se souvenir de son passé, alors on commence déjà à ressentir le besoin d’écrire, pour refaire une vie. C’est pour cela peut-être que j’ai voulu faire ça. De plus, j’aime bien cuisiner aussi. Tout cela s’est rassemblé dans ce roman. J’ai même mis des recettes pour ceux qui souhaiteraient faire ces repas chez eux.

Vous organisez des ateliers d’écriture ; pensez-vous qu’écrivain est un « métier » qui s’apprend ?

Bien sûr que cela s’apprend. Mais, pour être écrivain, il n’est pas nécessaire de suivre ces ateliers. On peut se former, s’instruire personnellement. Mais ici, en Turquie, les écrivains de ma génération ont toujours essayé de montrer ce qu’ils écrivaient à d’autres écrivains qui étaient déjà connus. Ils ont toujours eu un maître à écrire. Cela a été comme une tradition dans la littérature turque. Moi aussi, j’ai eu la chance de faire lire mes premières nouvelles, mes esquisses de roman, à ces écrivains que je considérais comme mes maîtres. J’ai beaucoup lu, j’ai essayé de comprendre en faisant des fautes. Mais maintenant il y a des gens qui ne sont pas aussi patients que nous l’étions…

Propos recueillis par Stéphanie Avşar et Thomas Eustache.

1 Comment

  1. Bonjour,

    Esperons que ce livre sera bientot traduit en francais, car le sujet me semble tres interessant. L’éloge de la patience que l’on lit en fin d’interview est vraiment rafraichissante, surtout dans le monde actuel.
    Je ne trouve qu’un seul livre en francais sur internet de cet auteur (Istanbul était un conte), en existe-t-il d’autres ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *