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« Ils ont cru en les Turcs » : l’ouvrage de SE Ender Arat

Ancien directeur de cabinet du président entre 1996-1998, ancien ambassadeur en Hongrie entre 1998 et 2002, Conseiller principal des affaires étrangères auprès du Premier ministre, sous-secrétaire d’Etat du Ministère des Affaires étrangères, chargé des affaires économiques et culturelles, puis ambassadeur à Madrid jusqu’en 2011 et désormais retraité, S. E. M. Ender Arat a un parcours bien rempli. A l’occasion de la sortie de son nouveau livre, « Türklere Güvendiler, Tarih Boyunca Türk Topraklarına Sığınanlar » (Ils ont cru en les Turcs. Les réfugiés en terre turque au fil de l’Histoire), son Excellence M. Ender Arat revient pour nous sur son ouvrage, tout particulièrement actuel au regard de la situation de l’immigration aujourd’hui, dont la Turquie est parmi les premiers pays concernés.

Ces quelques quatre centaines de pages sont le fruit de plusieurs années de recherches minutieuses, qui avaient déjà donné lieu à une exposition sur le même thème en 2006, à la Galerie d’art du ministère des Affaires étrangères, lorsqu’il y était sous-secrétaire d’Etat. Tout récemment publié chez « Tarihçi Kitabevi », la maison d’éditions spécialisée dans les livres historiques, le livre traite de l’histoire des nombreux réfugiés qui ont trouvé l’asile en terre ottomane et la Turquie actuelle. Des Espagnols aux Hongrois, en passant par les Allemands, les Estoniens, les Iraniens, les Saoudiens, et la liste est encore bien longue, ils ont tous trouvé refuge en Turquie pour diverses raisons. Certains n’y ont effectué qu’un passage, d’autres y sont restés plus ou moins longtemps, certains sont rentrés chez eux, d’autres ont élu domicile de façon permanente. Des plus modestes aux têtes couronnées, en passant par les intellectuels, les soldats ou autres responsables militaires, tous ont été accueillis par les Turcs, sans distinction aucune. Ces âmes en peine ont fait le pari de croire en les Turcs. Ainsi, le livre aborde l’histoire de l’arrivée des principaux groupes de réfugiés qui se sont installés en Turquie, avec l’originalité de prendre appui sur des sources étrangères au maximum.

M. Ender Arat nous a raconté son livre avec beaucoup de patience :

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« Ce livre est une longue histoire. En entrant au Ministère des Affaires étrangères, au fil des activités culturelles ou des réunions internationales sur la tolérance et sur les minorités, je me suis intéressé aux origines de ces communautés établies en Turquie depuis l’époque ottomane. A cet égard, mes fonctions diplomatiques m’ont beaucoup aidé dans mes recherches : j’ai travaillé en Hongrie, Allemagne fédérale, Espagne.

Dans mon titre, je n’ai pas voulu utiliser l’appellation de « migrant », qui à mes yeux porte une connotation humiliante. Pour moi, c’est une question de confiance ; bien sûr, certains n’avaient pas d’autre choix, mais c’est tout de même un pari risqué et courageux que ces personnes ont pris. D’où mon titre : Ils ont cru en les Turcs. Et ce n’est pas une question de politique si ces étrangers ont trouvé un accueil généreux dans l’Empire Ottoman et la République de Turquie, malgré les difficultés auxquelles celles-ci faisaient face, c’est le reflet du caractère turc. »

La Turquie est un cadre privilégié pour les exilés : un point de passage sur les routes migratoires et un peuple tolérant.

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« Par exemple, les Hongrois luttant contre l’Empire des Habsbourg pour l’indépendance nationale ont trouvé refuge dans l’Empire, dont l’un des fondateurs de la Hongrie moderne, Kossuth Lajos, leader de la révolution de 1848 et de la guerre d’indépendance hongroise. Après sa défaite lors de la seconde guerre d’indépendance hongroise, lui, sa famille et ses hommes – soit près de cinq milles personnes – ont trouvé refuge sur le territoire ottoman, à Kütahya, où sa demeure est aujourd’hui un musée. Après cet épisode, une communauté hongroise a fondé à Antalya le village de Macarlar au XVIIIe siècle, devenu Gebiz.

On peut aussi citer la communauté polonaise, dont une importante part de militaires, mais aussi de civils, ont fui la partition de la Pologne entre la Prusse, la Russie et l’Autriche après 1772. Un exemple spectaculaire parmi eux, l’arrière-grand-père de Nazım Hikmet, Bozeczkin, s’est enfui à Istanbul où il est devenu ingénieur, puis a obtenu le diplôme de l’Ecole Polytechnique à Paris, avant de rentrer et d’intégrer la Sublime Porte. Le Sultan Abdülmecit I donna par ailleurs à la communauté polonaise un lopin de terre d’environ 50 hectares, entre Beykoz et Istanbul. Le village construit en 1842, prit ainsi le nom d’Adampol (désormais Polonezköy), du nom du Prince Adam Jerzy Czartoryski, son fondateur. La plupart des Polonais étant rentrés dans leur patrie d’origine après l’indépendance recouvrée de la Pologne en 1918, il ne reste que deux ou trois centaines de descendants polonais dans le village.

L’Empire ottoman a aussi accueilli des Russes, des Tatars, des Arméniens, des Espagnols, des Estoniens, des Algériens, des Mauritaniens…

Les premiers immigrants allemands du temps des nazis étaient les professeurs et les hommes de science. Einstein avait même envoyé une lettre à Atatürk pour que la Turquie accepte les professeurs allemands. Des centaines de professeurs allemands d’origine juive, mais aussi de pur sang ont trouvé refuge en Turquie, coïncidant avec la réforme éducationnelle de Mustafa Kemal Atatürk. La Turquie a également accueilli des Autrichiens communistes à l’époque nazie.

A Istanbul, il y a aujourd’hui une concentration d’immigrés syriens dans le quartier de Beylikdüzü, à Fatih. Les actes de bienveillance de la part des habitants de ce quartier montrent la tolérance des Turcs. Malgré les protestations et les critiques contre les politiques du gouvernement, les Turcs sont un peuple très tolérant, ouvert. Du temps du président Özal, lorsque Saddam Hussein a utilisé les armes chimiques contre sa propre population, la Turquie a fini par leur ouvrir ses frontières malgré ses propres difficultés intérieures économiques et sécuritaires. D’autant que parmi les réfugiés se trouvaient des membres du PKK.

J’ai préféré baser mes recherches sur des sources étrangères pour éviter de suivre la vision nationale ».

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Conclusion du livre

« Je pense que c’est important de savoir ce qui s’est passé lorsqu’on regarde la situation actuelle. L’important vague d’immigration à laquelle on assiste aujourd’hui fait face à un manque de tolérance généralisée, au niveau de la société civile et des politiques. Ce livre est destiné en premier lieu aux Turcs, mais aussi aux étrangers, pour rappeler l’importance de la tolérance.

Le livre ne vise pas pour l’instant à être traduit, mais le projet final est d’ouvrir un musée de la tolérance pour faire passer un message au peuple et au monde. D’ailleurs, en mai, Istanbul accueillera le premier Sommet humanitaire mondial, sous l’hospice des Nations-Unies. »

Propos recueillis par Hüseyin Latif

Photos : Aramis Kalay

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