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Imbroglio chez les barbouzes

Les 6 et 7 juin, une bombe explose dans le monde de l’espionnage et de la communication. Le Guardian et le Washington Post révèlent l’existence d’une surveillance méticuleuse des moyens de communication numérique et la collecte de métadonnées par la National Security Agency (NSA). Google, Facebook, Skype, YouTube, … beaucoup de sites grands publics et de réseaux sociaux sont visés par cette surveillance. Bien qu’ils aient tous démenti avoir donné un libre accès de leurs données à la NSA, ils n’ont pas nié avoir collaboré avec l’agence.

Edward Snowden

Nids d’espions

La NSA, spécialisée dans la protection et la surveillance de la communication, est l’une des quinze agences de renseignements américains. L’information filtrée lève le voile sur l’ampleur des moyens de l’agence américaine, moyens jusqu’alors réputés colossaux. De forts soupçons existaient déjà concernant les activités de la NSA et le fait qu’elles outrepassent largement le cadre officiel, notamment à travers le programme Echelon qui serait utilisé à des fins économiques.

Les révélations se poursuivent le 30 juin dans les colonnes du Guardian et du Spiegel : la NSA s’est livrée à des opérations d’espionnages notamment chez ses alliés européens. Une liste recensant les noms des 38 pays ciblés par la NSA est publiée. Or aux côtés des vieux opposants des Etats-Unis et des pays considérés comme « sensibles » (au Moyen-Orient particulièrement), la liste comprend la délégation de l’Union Européenne ainsi que les ambassades de France, d’Italie et de Grèce à Washington. Pour le Guardian, le but de cette surveillance serait de connaître les désaccords politiques qui animent les États membres et leurs conflits internes. Toujours est-il que cette surveillance viole la convention de Vienne.

Le 7 juillet, le Spiegel fait savoir que la NSA « travaille main dans la main avec les Allemands et la plupart des autres Etats occidentaux ». La NSA fournirait notamment des outils d’analyses aux pays occidentaux pour traiter les informations en provenance du Moyen-Orient. Gerhard Schindler, président du BND (services de renseignement allemands) a confirmé l’existence d’un partenariat avec la NSA.

Si la pratique de l’espionnage est commune, la surveillance exercée par les Etats-Unis en Europe soulève de nombreuses questions, que ce soit sur l’état de la cyberdéfense française et européenne, sur les raisons de cette surveillance, sur la légalité d’une telle pratique, ou encore sur l’évolution de relations diplomatiques entre le vieux continent et le nouveau monde.

Pourquoi nous surveille-t-on ?

Barack Obama a avancé comme principale raison de cette surveillance la lutte contre le terrorisme, comme si en chacun d’entre nous sommeillait un terroriste. Il est évident que les moyens d’espionnage déployés dépassent largement cet objectif.  Le but de cet espionnage serait donc essentiellement économique, selon Alain Juillet, président de l’Académie de l’intelligence économique, qui analyse ces pratiques comme relevant d’une guerre économique. Il est en effet commun de chercher à acquérir un maximum de données sur les différents partis dans le cadre d’un contrat économique.

Enjeux diplomatiques

Les conséquences diplomatiques des révélations faites sur la NSA pourraient être importantes pour les Etats-Unis, comme le sous-entend Mme Leuthersser-Schnarrenberger (ministre de la justice allemande) qui a affirmé que « si les rapports sont vrais, cela rappelle les méthodes utilisées par nos ennemis pendant la guerre froide ». Idem, le ministre des Affaires Etrangères turc a convoqué son homologue américain pour des explications. Son ministère aurait été mis sur écoute par la NSA, or « la Turquie et les Etats-Unis […] entretiennent des relations de confiance basées sur la coopération et la transparence ». Pour autant, du côté français le scandale ne semble pas avoir les mêmes répercussions puisque la France a été jusqu’à exclure temporairement de son espace aérien l’avion du président bolivien Evo Morales soupçonné de transporter Edward Snowden, auteur des révélations.

La question de la cyberdéfense française laisse perplexe

La lecture du Livre Blanc français publié en 2013 laisse imaginer que notre cyberdéfense est très limitée. Il comporte une section concernant la lutte contre la « cybermenace », laquelle affirme la nécessité d’être en capacité de « produire en toute autonomie nos dispositifs de sécurité ». Des efforts budgétaires et l’augmentation des moyens humains sont également annoncés, ainsi que le développement d’une « capacité de réponse gouvernementale globale et ajustée face à des agressions ». Enfin, il est dit que la « France soutient la mise en place d’une politique européenne de renforcement de la protection contre le risque cyber des infrastructures vitales et des réseaux de communication électronique ». Or après le scandale de la NSA, ces objectifs perdent de leur crédibilité.

D’un autre côté, l’étendu des services de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE) concernant la surveillance des communications numériques n’est pas des moindres. Celle-ci collecte systématiquement les signaux électromagnétiques des moyens de communication présents en France. Le système cible les destinataires plus que le contenu, ce qui n’empêche pas de recomposer la vie d’une personne à travers ses relations. D’après le quotidien Le Monde, « les politiques le savent parfaitement, mais le secret est la règle ». Le cadre juridique de telles pratiques est lacunaire, comme le décrit l’un des patrons d’une agence de renseignements française, il est plus « allégal » qu’illégal.

Avec de tels moyens, il semble impossible que l’Etat français n’ait pas été au courant des agissements de la NSA, et ce malgré les vives réactions de la classe politique française lors des révélations. Idem pour les autres pays européens, comme le prouve la coopération entre le BND et la NSA. C’est donc que les Etats européens acceptaient de la surveillance américaine.

Whistleblower, un nouveau type de héros ?

La source de la fuite sur les agissements de la NSA est le citoyen américain Edward Snowden. Agé de 30 ans, il a travaillé pour la CIA avant d’être employé à la NSA. D’Hawaï il a fui à Hong-Kong le 20 mai pour faire ses révélations en sécurité en dehors du territoire américain. Snowden justifie son acte  en confiant au Guardian que « [Son] unique objectif est d’informer les gens de ce qui est fait en leur nom et de ce qui est fait contre eux ». Il a été mis en examen dès le 26 juin par la justice américaine pour espionnage et vol, rejoignant ainsi le clan des whistleblowers aux côtés de Julian Assange fondateur du site WikiLeaks, ou encore de Bradley Manning ; statut qui s’accompagne généralement de celui de fugitif et d’ennemi public.

Forcé à l’exil, le jeune américain a déposé des demandes d’asiles dans plus d’une vingtaine de pays dont l’Equateur, qui a accepté d’accueillir Julian Assange, et des pays européens. Déjà 10 pays ont fait connaître leur refus de recevoir l’ex-espion américain, la France y compris. A l’heure actuelle, seuls le Venezuela, la Bolivie et le Nicaragua ont accepté d’accueillir Edward Snowden.

La démocratie mise en danger ?

Au-delà des avancées technologiques déployées pour espionner et des querelles diplomatiques entre dirigeants de pays alliés, plusieurs questions se posent : celle du traitement dont est victime Edward Snowden pour avoir révélé une vérité qui dérange les dirigeants politiques et celle l’avenir de la démocratie. Notre vie privée semble être définitivement bafouée aux yeux et au su de tous, sans que les politiques ne s’en préoccupent. Seule l’atteinte à la souveraineté des Etats semble être un enjeu digne de leur intérêt. Le combat mené par Snowden est dénigré par les politiques et salué par les citoyens, signe d’un fossé qui se creuse toujours plus. A côté de la NSA et des autres programmes de surveillance actuels, Big Brother fait grise mine, indignez-vous ?

Immersion

Immersion est le nouveau logiciel conçu par le MIT. Mis gratuitement à la disposition du public sur le web le 7 juillet, il permet de construire une infographie virtuelle de vos contacts Gmail et de leur relation. Après avoir récolté les métadonnées votre boîte mail, Immersion analyse toutes les données présentent afin de les faire correspondre. Le résultat est intéressant, mais la contrepartie est de donner l’accès de votre compte au MIT.

Marie Piessat

 

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