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Jean Jaurès, un centenaire au goût amer

Le 31 juillet 1914, Jean Jaurès, homme de proue du socialisme français, est assassiné au Café du Croissant à Paris. Avec lui s’éteint la lutte pacifiste exacerbée des socialistes qui votent les crédits militaires deux jours plus tard et autorisent l’entrée dans la Grande Guerre. Aujourd’hui, cette figure du socialisme naissant d’avant-guerre semble disparaître dans les confins de la communication politique moderne, utilisée ça et là pour justifier tout et n’importe quoi. Derrière la statue, il y a l’homme. Dans le cadre du centenaire de sa mort, revenons sur la vie de cet homme au nom si familier.

Jean Jaurès

Cent ans. Cela fait cent ans aujourd’hui que Jean Jaurès est mort, et pourtant il ne nous a jamais quitté. Il est là, grand symbole d’une République qu’il est censé représenter, partout dans les villages et dans les villes, sa statue trônant au panthéon et au milieu d’autres places symboliques, son nom parsemé au coin de maintes et maintes rues. Mais en réalité Jaurès est devenu une appellation marketing, un garanti de légitimité dans un discours, et c’est ainsi qu’on entretient sa mémoire. En son temps décrié par la droite et la gauche de la SFIO, il est aujourd’hui loué par tous, d’un extrême à l’autre en passant par toutes les mouvances politiques possibles et imaginables. Premier martyr d’une guerre qu’il ne voulait pas, Jean Jaurès est devenu le symbole d’une France rêvée, idéaliste et juste, qu’on tente parfois de ranimer pour oublier qu’elle n’existe pas. Personne n’oserait se lever contre Jaurès, et pourtant on noie sa pensée, tout ce qu’il nous a laissé, dans un tumulte de vagues citations qui peuvent lui faire dire tout et son contraire. Ici nous parlerons donc de Jean Jaurès, celui qui est mort il y a cent ans et qu’on s’efforce de faire disparaitre, pas celui qui est né après la guerre en milliers d’exemplaires écoulés dans différentes communes, et recyclé régulièrement dans des discours plus hypocrites les uns que les autres.

Jean Jaurès, la vie d’un vrai socialiste

Jaurès, c’est avant tout un enfant doué, né à Castres en 1859, diplomé de Normale supérieure et reçu à l’agrégation de philosophie avec son camarade Henri Bergson. Il va très vite abandonner la vie de professeur pour investir le champ politique. Brillant orateur, il emporte l’enthousiasme de ses électeurs dès 25 ans par ses élans rhétoriques, comme il l’avait déjà fait avec ses condisciples de l’ENS. Député, il ne se revendique pas encore socialiste, l’appellation n’est plus très à la mode depuis le massacre de la Commune, à peine dix ans plus tôt. C’est la grande grève des mineurs de Carmaux en 1892 qui fait de lui le socialiste qu’on connaît, s’élevant alors au nom des droits de l’homme contre les liens entre les groupes capitalistes financiers et le gouvernement républicain. Ses articles permettent de résoudre la crise et l’élèvent au rang de député socialiste indépendant dès 1893. Viennent ensuite la lutte contre les lois « scélérates », mais aussi et surtout l’Affaire Dreyfus, qui font du jeune Jean le grand Jaurès, sage humaniste et éternel défenseur de la justice.

Jean Jaurès au Pré-Saint-Germain, le 25 mai 1913

Jean Jaurès au Pré-Saint-Germain, le 25 mai 1913

Le socialiste devient alors l’un des piliers de son mouvement à l’échelle nationale, tout en construisant sa propre pensée, sa propre ligne politique et ne se gênant pas pour l’affirmer. Pour lui le socialisme doit être réformiste, non-violent. Il doit passer par la voie légale et parlementaire si il veut être légitime aux yeux de tous. Jaurès mêle thèses marxistes et traditions républicaines, se faisant à nos yeux le symbole même du socialisme français. Président du groupe parlementaire socialiste, il se démarque par ses discours extraordinaires et improvisés. Il fonde le journal L’Humanité en 1904 pour œuvrer à l’unification socialiste, concrétisée en 1905 par la création de la Section Française de l’International Ouvrière dont il partage la direction avec Jules Guesde, révolutionnaire averti. Résultat d’un compromis favorable à l’idéologie révolutionnaire, Jaurès parvient à intégrer le parti dans la démocratie parlementaire, et se fait ainsi le véritable leader du mouvement. Alors commence une fulgurante montée d’influence du socialisme français, qui obtient plus d’une centaine de sièges à l’Assemblée à la veille de la guerre.

La mort tragique d’un homme déjà mythique

Couverture du journal l'Humanité au lendemain du 31 juillet 1914

Couverture du journal l’Humanité au lendemain du 31 juillet 1914

Jaurès consacre la fin de sa vie à la lutte pour le pacifisme, lutte pour laquelle il deviendra le martyr qu’on connait. Les guerres balkaniques de 1912-1913 l’inquiètent, il demande une refonte de l’armée dans l’espoir de créer une “Défense nationale” et s’oppose aux trois années de service militaire alors décidées. Son audience ne cesse de croître, on a envie de faire confiance à ce Jaurès idéaliste qui rêve d’une République internationale juste qui verrait cohabiter sans frontières les différentes patries du monde. Le 25 mai 1913, 150 000 personnes se pressent au Pré-Saint-Gervais pour l’écouter discourir malgré l’interdiction d’une manifestation pacifiste dans Paris. 1914 sonne comme un espoir de paix, la guerre des Balkans se termine, et Jaurès parvient à répandre l’idée d’une grève générale en cas de vote des crédits militaires suite à l’attentat de Sarajevo du 28 juin. Mais soudain, badaboum. Jaurès s’effondre, sourire aux lèvres, une balle dans la tempe. « Jaurès assassiné » titre l’Humanité au lendemain du 31 juillet 1914. Assassiné par l’étudiant nationaliste déséquilibré Raoul Villain au Café du Croissant, alors qu’il s’apprêtait à finir son éditorial du lendemain, sorte de “J’accuse” contre la guerre qui ne sera jamais publié, Jaurès s’éteint avec son pacifisme.

Jaurès, l’éternel assassiné

Jean Jaurès

Plaque commémorative à l’intérieur du Café du Croissant à Paris

Depuis cent ans maintenant, nombre d’historiens s’efforcent de rendre à Jaurès ce qui lui appartient: ses idées, sa philosophie, son talent… Mais pourtant, les historiens sont dépassés, dépassés par un assassinat constant, une idée reçue permanente, qui tuent la pensée de Jaurès et en font un produit comme tant d’autres, utilisé pour manipuler et contrôler, couler un socle de légitimité, au nom d’une République qu’il aurait contribuer à fonder. Adieu le Jaurès rebelle et socialiste, notre Jaurès à nous c’est un républicain servile, adepte des lois du marché et pouvant “voter Front National” selon Louis Aliot, candidat frontiste aux européennes de 2009. Jaurès en 2007 s’est trouvé un nouveau fils spirituel au nom de Nicolas Sarkozy. Jaurès en 2014  aurait voter le pacte de responsabilité affirme Valls. Sauf que Jaurès, lui, il n’avait pas de socialiste que le nom. Jaurès, le nationalisme n’était pas son dada, ce fut sa corde. Quand Jaurès parlait de justice, ça n’était pas pour employer le mot dans tout son flou conceptuel, c’était pour évoquer un projet de société bien construit. Quand Jaurès parlait d’humanisme, ça n’était pas pour faire joli, c’était passionnel et dans l’indignation de voir les droits de l’homme niés sans le moindre remord. Le Jaurès que nous avons construit n’est pas un modèle à suivre, il ne veut rien dire, il ne ressemble à rien. Arrêtons de tuer Jaurès pour glorifier la France. La République française n’est pas la République de Jean Jaurès, il y a bien longtemps qu’elle s’en est écarté, tout comme le Parti Socialiste, dont la création même en 1969 fut un dernier coup de poignard pour les héritiers de Jaurès, la fin du socialisme pour entrer dans l’ère de la gauche libérale. On en est bien loin des idées de Jean Jaurès, alors même qu’elles sont parfaitement actuelles.

Cent ans après sa mort, nous en sommes à un point où le Front National, petit-fils d’un Maurras ou d’autres nationalistes virulents, ceux-là même qui se réjouirent de la mort du « traître » Jaurès, en vient à l’utiliser, à l’instrumentaliser, pour mieux pouvoir l’exploiter. Cent ans après sa mort donc, l’un des symboles de la lutte contre l’exploitation est devenu la figure française la plus exploitée du monde politique. On loue son amour de la justice, de l’humanisme et du pacifisme pour mieux pouvoir oublier ce que ces mots veulent vraiment dire. On transforme le Jaurès patriote en un nationaliste pour oublier son internationalisme. On en fait l’image première de la République pour effacer son opposition aux institutions corrompues, sa défense d’un monde exploité, qu’il soit ouvrier, paysan ou immigré. A l’heure où François Hollande ainsi qu’un défilé de personnalités viennent déposer une gerbe au Café du Croissant, on se retrouve cent ans après, au même endroit, et l’on revit le décès de ce grand homme dont les idées sont mortes de n’avoir pu vivre assez longtemps.

Benjamin Delille

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