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Jean-Paul Didierlaurent : « J’écris le livre que j’ai envie de lire »

Lauréat du dixième Prix Littéraire Notre-Dame de Sion avec son roman « Le liseur du 6h27 », Jean-Paul Didierlaurent se qualifie de contemplatif passif, sensible à ce qui l’entoure. « La sensibilité me permet de ressentir les choses et de les retranscrire sur papier ». Nous avons rencontré cet écrivain passionné lors de son passage à Istanbul.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Comme un certain nombre d’auteurs, j’ai un parcours un peu atypique dans le monde de la littérature. Je me suis mis à écrire très tard. Après un bac D, j’ai fait un DUT de publicité à Nancy puis j’ai passé un concours pour entrer dans l’administration et j’y suis resté. Je suis entré dans les PTT et désormais je travaille à Orange en mi-temps.

J’avais donc 35 ans quand j’ai écrit ma première nouvelle, mais j’ai commencé à avoir envie d’écrire à environ 20 ans lorsque j’ai découvert Stephen King. Le passage à l’acte s’est fait bien plus tard, car je pense que j’étais trop pudique pour me lancer. En réalité, quand j’ai découvert qu’il existait des concours littéraires où l’on envoyait nos textes anonymement, ça m’a plu, je me suis lancé et ça a tout de suite fonctionné. J’ai gagné un premier prix et les choses se sont enchaînées. Durant 15 ans, j’ai participé à des concours de nouvelles. Je faisais deux ou trois concours par an et j’en ai gagné 25. C’était très gratifiant, mais cela restait confidentiel puisque les nouvelles n’étaient diffusées que dans des recueils collectifs. Ce n’était donc pas vraiment l’idéal en tant qu’auteur pour être lu. Mon dernier concours fut celui de 2012 avec le Prix Hemingway de Nîmes que j’avais déjà remporté en 2010. Dans cette mécanique des concours littéraires, ce qui me plaisait c’était que l’on avait une date butoir pour envoyer notre texte. Or, j’aime travailler dans l’urgence, avoir des délais. Ça me permet d’être créatif et de ne pas me reposer sur mes lauriers. De plus, je ne faisais que des concours où il y avait un thème imposé, ça m’obligeait à focaliser mon imagination sur celui-ci. On dit que « de la contrainte née la créativité », pour moi ça fonctionne très bien.

J’ai finalement écrit mon premier roman 15 ans après mon premier concours, avec Le liseur du 6h27 qui est sorti en 2014. Ce fut le départ d’une autre vie.  Le personnage de ce livre a d’ailleurs un lien avec mon parcours dans les concours puisqu’il est tiré d’une de mes nouvelles que j’avais écrite.

Quel est le message que vous désirez transmettre à vos lecteurs ?

Je n’ai aucune volonté de transmettre un message à mes lecteurs. J’écris le livre que j’ai envie de lire.  En revanche, à l’arrivée, il y a bien sûr des messages qui passent et s’il y en a un que j’aimerais qui reste avec ce livre c’est que « l’habit ne fait pas le moine ». J’aime cette idée que derrière les apparences il peut se cacher des personnes très intéressantes, des pépites.

Vous écriviez des nouvelles puis vous êtes passé à l’écriture du roman. Pourquoi ce changement ?

Tout d’abord, je n’ai pas ressenti de changement particulier entre l’écriture d’une nouvelle et celle d’un roman, car mon roman a mis dix ans à mûrir. De plus, quand j’ai commencé à écrire ce roman, j’ai conservé la technique de la nouvelle. J’écris un chapitre après l’autre, dans l’ordre, et tant qu’un chapitre n’est pas bouclé, je n’en commence pas un second. De plus, comme dans les nouvelles, pour chaque chapitre, j’essaye de faire une entame de chapitre qui attire rapidement l’auteur, je tente d’être concis et efficace. En ce qui concerne la fin, c’est parfois un processus plus difficile que lorsqu’on écrit une nouvelle puisqu’on se laisse souvent emporter par notre personnage. C’est ce qui s’est passé avec Le liseur du 6h27. La première version manuscrite de mon livre faisait d’ailleurs cent pages de plus que la version publiée. Les personnages ont tendance à hanter leur créateur et prennent les manettes. Il faut donc faire attention de ne pas se laisser emporter, car ça ne sert pas obligatoirement l’histoire.

Pour écrire vos nouvelles, votre moteur semblait être les concours. Qu’en a-t-il été pour votre roman ?

Je n’ai pas eu besoin d’avoir une source de motivation autre que moi-même. Je suis désormais assez grand pour me bousculer et m’atteler à la tâche. Tant que j’ai une idée, normalement c’est bon. En ce moment, j’ai une idée en gestation et, même si je n’ai quasiment rien écrit pour le moment, je sais que cela va donner quelque chose. Par ailleurs, ma plus grande motivation reste le plaisir que l’aventure continue. Après Le liseur du 6h27,  j’ai écrit deux autres romans – Le reste de leur vie et La fissure – et, à chaque fois, j’ai envie que l’aventure se prolonge et que mes lecteurs me retrouvent. En revanche, quand j’écris, il ne faut surtout pas que je pense aux lecteurs, à ce qu’ils attendent de moi. Sinon je serais incapable d’écrire.

Combien de temps prend l’écriture d’un livre ?

En réalité, c’est assez rapide. Pour un livre, je compte pour ma part entre deux et quatre mois d’écriture. Ce qui est plus long, c’est la maturation de l’idée. Pour mon premier livre, ça a pris dix ans. Pour Le reste de leur vie, j’ai réfléchi durant trois ou quatre ans, tandis que pour La fissure il m’a fallu environ deux ans. J’aime avoir la fin de mon livre avant de commencer à écrire, avoir une colonne vertébrale. C’est parfois là où je prends le plus de temps, mais c’est nécessaire pour ne pas me perdre. Par contre, en cours d’écriture, je prends des libertés, il y a des évolutions qui viennent nourrir l’histoire.

Quelles sont les difficultés auxquelles vous avez été confronté pour écrire ce roman ?

Dans l’écriture, j’avais un complexe par rapport au roman puisque, en tant que nouvelliste, on me demandait souvent quand j’allais écrire mon premier roman. À force, je me sentais rabaissé, car une nouvelle, en France, c’est un peu considéré comme un art mineur par rapport au roman. De plus, j’avais peur par rapport à la taille qu’il fallait produire. C’est finalement mon éditrice qui est venue à bout de ce complexe quand elle m’a dit que la première version manuscrite de mon roman était trop longue. J’ai appris que ce qui importe pour un roman c’est la force des mots et non sa taille.

La seconde difficulté c’est d’être édité. Ma maison d’édition reçoit une centaine de manuscrits par semaine, soit entre quatre et cinq milles par an, et aucun n’est publié ou alors c’est extrêmement rare. J’étais ainsi conscient que j’avais peu de chance d’être édité, surtout à mon âge. Mais c’est aussi pour ça que j’apprécie d’autant plus ce qui m’est arrivé. J’ai eu beaucoup de chance de rencontrer mon éditrice par le biais du Prix Hemingway. Elle éditait le prix collectif des auteurs retenus et connaissait donc mes écrits. Mais j’avais envoyé à une dizaine d’autres maisons d’édition qui ont toutes refusé.

Avez-vous un rituel d’écriture ?

Pour Le liseur du 6h27 et Le reste de leur vie, j’ai fait une résidence. J’ai donc pris un congé sans solde, j’ai arrêté mon travail pendant un mois et je suis parti pour écrire dans le Sud, à 700 km de mon domicile. Au-dessus de ma maison d’édition, ils ont deux studios qu’ils mettent à la disposition des auteurs. C’est ce qu’il me fallait pour écrire. Il fallait que je m’éloigne de mon quotidien qui m’impose des obligations et que je me concentre uniquement sur l’écriture. Par ailleurs, quitter mon emploi pour un mois est une motivation supplémentaire, je savais que je n’étais pas là pour m’amuser. Je n’écrivais pas tout le temps, mais j’étais entièrement disponible avec mes personnages et c’est un luxe. Rien ne vient rompre le fil de notre histoire, c’est magique. Pour le troisième roman, je l’ai démarré dans les mêmes conditions, mais j’ai poursuivi chez moi. Je pense que je vais continuer dans cette lancée. Il me faut une rupture avec mon quotidien pour démarrer un livre.

Qu’est-ce que représente l’écriture pour vous ?

J’ai l’impression d’avoir trouvé ma place et de faire ce qui me correspond. J’ai fait du dessin, de la peinture et de la musique, mais, dans l’écriture, j’ai réussi à trouver tous les arts et je suis libre comme l’air.

Si vous n’étiez pas devenu écrivain, qu’auriez-vous fait ?

Pour moi, être écrivain ce n’est pas un métier, c’est une passion. Donc, si j’avais dû choisir une autre passion, cela aurait été la peinture.

 

 

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