Economie, International, Politique

Justine Babin : À Beyrouth « tout est à reconstruire »

Depuis 2017, Justine Babin est journaliste au sein du magazine « Le Commerce du Levant », le seul mensuel économique francophone au Liban et au Moyen-Orient. Elle revient pour Aujourd’hui la Turquie sur la situation économique libanaise alors que le taux de chômage dépasse aujourd’hui les 30 % et que le pays traverse une crise économique et des liquidités sans précédent. Une situation déjà insoutenable avant que ne survienne l’explosion au port de Beyrouth le 4 août dernier. 

Quelle est la situation de l’économie libanaise ? En quoi est-elle différente de celle qui avait cours avant le début des manifestations qui secouent actuellement le pays ?

Le Liban traverse depuis octobre 2019 une crise économique sans précédent depuis la fin de la guerre civile (1975-1990). Le taux de chômage dépasse les 30 %, le taux d’inflation en juillet atteignait les 112 % en glissement annuel et plus de la moitié de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté. Les premiers signes d’un effondrement sont apparus fin août 2019, avec le début d’une crise de liquidités en devises. La livre libanaise s’est depuis fortement dépréciée par rapport au dollar sur le marché noir. Le mouvement de contestation d’octobre contre la classe dirigeante et la période consécutive d’incertitude politique ont contribué à approfondir cette crise, qui s’est progressivement étendue au reste de l’économie. Une grande partie du secteur privé, qui dépend du billet vert pour importer marchandises, services et matières premières, est aujourd’hui sinistrée.

L’économie mondiale a été déstabilisée par la crise sanitaire. Quelles en sont les conséquences pour le Liban ?

L’impact sanitaire de la crise de la Covid-19 au Liban n’a pas été immédiat. Des précautions importantes — dont la fermeture de l’aéroport et un confinement relativement strict — durant les premiers mois de la pandémie ont permis dans un premier temps de limiter le nombre de contaminations. La mise sous cloche du pays a cependant accéléré l’effondrement économique et les fermetures définitives d’entreprises. Des effets secondaires lourds de conséquences pour un pays déjà au bord du gouffre. Pour cette raison, la seconde période de confinement imposée fin août face à la hausse très importante des nouveaux cas n’a été que peu respectée.

Comment l’industrie locale a-t-elle survécu dans le cadre de la lutte contre le coronavirus ? 

L’industrie libanaise est atrophiée depuis la fin de la guerre civile. Les coûts de production très élevés et le taux de parité fixe entre la livre libanaise et le dollar depuis 1996 ont longtemps favorisé les importations au détriment de la production locale. La crise de liquidités – provoquant un renchérissement des produits étrangers – et l’urgence créée par la crise sanitaire ont cependant remis ce secteur sur le devant de la scène. Plusieurs entreprises se sont reconverties dans la production d’équipements de protection ou encore de respirateurs artificiels.

Quelles sont les réformes nécessaires pour stabiliser la situation ? Pourquoi sont-elles si difficiles à mettre en place ?

L’ancien premier ministre Hassan Diab avait proposé en mai un plan de réformes au FMI incluant notamment une dévaluation de la livre libanaise, une réforme du secteur défaillant de l’électricité, une réorganisation de l’administration publique, un renforcement de la transparence et de la lutte contre la corruption… Ces réformes structurelles sont difficiles à mettre en œuvre car elles menacent l’ordre politique en place depuis la fin de la guerre civile et le partage de l’économie selon des intérêts communautaires.

Quelles implications pour l’économie libanaise aura l’explosion du 4 août à Beyrouth ?

Difficile à dire, tant l’économie était déjà sinistrée. Le coût des dégâts matériels a été estimé entre 3,8 et 4,6 milliards de dollars et les pertes économiques attendues entre 2,9 et 3,5 milliards de dollars par la Banque mondiale. Environ la moitié de la ville a été endommagée. Une partie seulement des réparations devrait être prise en charge par les assureurs. C’est le coup de grâce pour beaucoup d’entreprises dans les zones les plus touchées. Les quartiers de Mar Mikhael et de Gemmayzé avec de nombreux restaurants, une vie nocturne animée et un riche patrimoine architectural — quoique mal entretenu — constituaient notamment deux pôles touristiques importants. Tout est à reconstruire.

Le port de Beyrouth occupe un rôle fondamental dans le fonctionnement de l’économie libanaise ainsi que dans l’importation de la nourriture. La crise actuelle au Liban va-t-elle changer ce rôle ?

Le port de Beyrouth n’a pas été entièrement détruit dans la catastrophe. Plusieurs zones, dont le terminal de conteneurs, ont été épargnées. La remise en ordre de marche intégrale de ce poumon économique du Liban devrait cependant prendre plusieurs années. En attendant, d’autres ports, dont celui de Tripoli, la deuxième plus grande ville du pays, se sont proposé d’assurer le relais. Reste à savoir si leurs infrastructures seront adaptées.

Emmanuel Macron s’est rendu à Beyrouth le 6 août et le 1er septembre. Comment et pourquoi la France soutient-elle économiquement le Liban ? Comment le Liban peut-il conserver son indépendance dans cette situation ? 

En avril 2018, plusieurs pays, dont la France, ont promis aux autorités libanaises l’octroi d’un plan d’aide de 10 milliards d’euros en l’échange de la mise en œuvre de réformes. Emmanuel Macron est venu rappeler à Beyrouth que ces fonds ne seront pas débloqués sans l’adoption de ces mesures. L’aide d’urgence de 250 millions d’euros annoncée par la communauté internationale en réponse à la catastrophe ne sera d’ailleurs pas distribuée par les canaux étatiques. 

Les relations économiques entre la France et le Liban sont limitées. Les liens culturels, religieux et linguistiques sont en revanche historiques. Le « Grand Liban » a notamment été sous mandat français à la fin de la Première Guerre mondiale. L’intervention remarquée d’Emmanuel Macron a pour cette raison fait grincer des dents, principalement en France.

Propos recueillis par Natasha Voase 

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