Culture, Découverte

Kalben : « J’ai décidé de ne plus avoir peur »

Kalben, 29 ans, porte bien son nom, qui signifie « avec le cœur ». Elle était sur la scène du Salon IKSV vendredi soir et nous l’avons rencontrée pour l’occasion. Ses sons amateurs postés sur Soundclound, enregistrés au portable, donnent un avant-goût de ses compositions. Si elle n’a jamais enregistré d’albums pour le moment, elle commence à jouer sur les scènes notoires d’Istanbul, comme le Salon IKSV. Rencontre avec une jeune femme pleine de talent et qui a de l’énergie à revendre.

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Rencontre avec Kalben

Tu es toute nouvelle sur la scène musicale stambouliote. Comment tout cela a-t-il commencé ?

J’ai envoyé mes sons à l’organisateur de Sofa Sounds Istanbul (organisation de concerts gratuits dans des appartements, ndlr) et il m’a invité pour le concert du 18 octobre dernier. J’ai aussi participé à un Sofa Sounds à Ankara, c’était vraiment cool. De nombreux concerts sont à venir, dont un festival, le Parkfest (le 10 mai prochain) où joueront également The Dø. J’ai aussi joué au Babylon, où j’ai rencontré Sébastien Tellier. Maintenant j’ai deux parties dans mes concerts : je joue avec un bassiste, puis à nouveau seule avec ma guitare.

Quel est ton parcours universitaire et musical ?

J’ai étudié les relations internationales à Ankara. Je voulais être avocate, mais je n’ai pas eu de bourse pour ce programme. Je ne pouvais pas choisir ma filière, comme c’est souvent le cas en Turquie. Je n’ai jamais pris de cours professionnels de musique. J’ai commencé à jouer du piano, puis on a déménagé et j’ai dû arrêter. J’avais neuf ans, ma mère voulait me donner une bonne éducation et c’est pour cela que nous avons quitté notre village d’Anatolie pour Izmir. A 14 ans, j’ai appris à jouer de la guitare toute seule et j’ai écrit mes premières chansons. Pour mes études, j’ai déménagé à Ankara, et je vis seule depuis. C’est au Mitanni, un super jazz bar d’Istanbul que j’ai commencé à monter sur scène, à 21 ans. J’y jouais de temps de temps mais je ne prenais pas vraiment ça au sérieux.

Comment composes-tu ta musique ?

En fait, ma musique n’est pas très compliquée. Les paroles et la musique viennent ensemble. Je m’amuse avec elles. Je travaille toute seule, chez moi. Depuis que je partage la scène avec un bassiste, on crée aussi à deux, et c’est un nouveau voyage.

Est-ce que tu réussis aujourd’hui à vivre de la musique ?

Je suis officiellement sans emploi depuis 3 mois : j’ai quitté mon boulot dans une agence de pub à Istanbul. Je ne regrette pas, ça ne valait pas le coup d’avoir un rythme pareil pour une paye qui n’était même pas intéressante. J’écris aussi des livres pour enfants. Maintenant, je fais au moins trois ou quatre concerts par mois, et ça paye mieux que mon ancien boulot !

De quoi parlent tes chansons ?

Mes chansons parlent souvent de ruptures sentimentales et des difficultés que je rencontre dans la vie mais aussi du fait d’être une femme et de grandir en Turquie. Saçlar est à propos de ma première année à Istanbul : j’ouvrais la porte aux gens, et au final je me retrouvais très seule. J’ai perdu beaucoup d’amis à cette période.

Certaines de mes chansons ont une vision politique et féministe, mais je refuse de prendre cette direction. Je crois que la musique doit être séparée de tout cela. J’en parle de manière détournée. Je préfère croire en les gens qu’en la politique.

Tu n’as pas encore d‘album mais déjà pas mal de fans. Que te disent les gens après tes concerts ?

A un concert de Morrissey, une femme m’a demandé de prendre une photo avec moi. Je trouvais ça fou, mais bien sûr, ça me fait plaisir. Quand les gens me disent que mes chansons les aident à aller mieux, ça me touche.

Quelle musique t’inspire ?

Je me sens proche de la folk américaine. Joan Baez et PJ Harvey font partie des artistes que j’admire. En ce moment, j’écoute Beyoncé, elle me donne de l’énergie. Quand j’ai des baisses de moral, j’écoute Kanye West et Jay-Z. J’aime bien le milieu du hip hop, et je pense à en intégrer dans ma musique aussi. Les rappeurs sont très indépendants. Ils viennent d’en bas, ils ont connu la pauvreté. Ce ne sont pas des purs produits d’Istanbul. Il y a des centaines de rappeurs turcs, mais les gens ne les connaissent pas. No Land, qui vont aussi jouer au IKSV vendredi, sont a la fois des super musiciens et des personnes formidables… J’aime les émotions qu’ils ramènent de plusieurs pays. Ils ne vivent pas où ils sont nés et cela me plaît.

Penses-tu pouvoir garder ton indépendance tout en te lançant dans une carrière musicale ?

Je ne viens pas d’une famille riche, et cela influence en partie ma manière de voir les choses. Je veux pouvoir jouer devant 2 000 personnes, atteindre plus de gens. Je veux faire des concerts, peut-être enregistrer un ou plusieurs albums, rencontrer le public d’Istanbul, et puis aller ailleurs. En ce moment, je suis à un tournant, au milieu de pleins de question : vais-je changer mes chansons, devenir plus commerciale ? Je suis absolument nulle pour prendre des décisions… Je veux juste faire mes chansons le plus librement possible, tout en étant prête à faire des compromis.

Que pense ta famille de ce choix de faire de la musique à plein-temps ?

Mon père continue d’appeler mes chansons des « poèmes ». Mes parents m’ont acheté des instruments mais ne m’ont pas encouragée à faire de la musique. Ils voudraient que je mène une vie ordinaire avec des horaires bien réglés. Je peux les comprendre mais je déteste ça ! La famille en Turquie peut être très insistante et vous devez toujours vous battre pour savoir qui vous êtes. Vous passez votre jeunesse à essayer de vous comprendre, c’est une perte de temps… J’ai passé trop de temps à chercher qui j’étais, pleine de peur. Maintenant, je ne veux plus avoir peur.

Tu parlais du rapport à l’argent dans la musique. Est-ce que l’argent change obligatoirement les gens quand ils en ont ?

Je ne veux pas avoir peur d’être riche. Quand tu es pauvre, tu ne peux pas aider les gens. Avec de l’argent, je peux acheter tous les livres de cet enfant qui les vend dans la rue, et lui dire de rentrer chez lui ! Je ne pense pas que l’argent puisse me changer : à 29 ans, je sais maintenant qui je suis.

Que penses-tu de la vie à Istanbul ?

Istanbul est trop grande, j’ai l’impression qu’on ne peut pas faire confiance aux gens. On ne peut pas se détendre, il y a toujours une foule de gens à tes côtés…Mais en même temps il y a cette histoire, cette architecture, cette vie culturelle vraiment excitante. Je vis à Istanbul depuis quatre ans, mais c’est la première année où je peux vraiment aller à des concerts, parce que je n’avais pas assez d’argent pour profiter de tout ça avant. J’aime et je déteste à la fois Istanbul. Je ne veux pas rester dans la même ville toute ma vie. J’aimerais beaucoup passer quelques mois en Argentine et à Berlin.

Propos recueillis par Adèle Binaisse

Une soirée avec Kalben et No Land

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Kalben et Kamil Hajiyev

Vendredi 13 mars, Kalben et No Land étaient sur la scène du Salon IKSV. Kalben, toujours aussi chaleureuse que lors de notre rencontre, s’amuse sur scène, et communique son enthousiasme au public. La voir sur scène est réjouissant, sa voix grave touchante. Elle sait emmener les chansons tristes avec entrain, faire rire et danser le public. La suite de la soirée s’avère tout aussi agréable avec le groupe No Land, composé de sept membres, avec violoncelle, violon, guitare acoustique, basse, guitare, trompette, batterie. Au centre, Hazal Akkerman et son violoncelle, et Kamil Hajiyev et son violon ressemblent à des danseurs. Ils vivent la musique avec le corps et le regard tout autant qu’avec leurs voix et leurs instruments. Kalben arrive sur scène pour chanter avec eux un morceau, ce qui n’était pas prévu, m’avouera-t-elle à la fin du concert. Un moment plein de grâce.

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