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La 5G mérite mieux qu’un discours présidentiel

Fidèle à la tonalité de startupper qui nimbe ses discours présidentiels depuis son élection, c’est devant la prestigieuse « French Tech » qu’Emmanuel Macron a décidé de s’exprimer au sujet de la 5G. « La France va prendre le tournant de la 5G, car cest le tournant de linnovation », a-t-il fermement déclaré le 14 septembre dernier, acclamé par la crème des entrepreneurs français. Comme beaucoup d’autres, le président français semble craindre la montée du vote écologique dans la perspective de 2022 ; il n’est donc pas étonnant qu’il ait ironisé sur les opposants à l’avènement de la 5G, réduits à des partisans du « modèle amish » et autres amateurs du « retour de la lampe à l’huile ». C’est que la nouvelle technologie, dont les premières fréquences ont déjà été achetées aux enchères par des opérateurs français, promet de bouleverser notre quotidien : en utilisant des ondes comprises entre 3,4 et 3,8 GHz (gigahertz), elle permettrait une puissance jamais atteinte dans la transmission des données. En filigrane, c’est la promesse d’une révolution industrielle qui se dessine : celle d’un monde ultra-connecté, où les usines, les productions agricoles, les services de maintenance seraient fortement optimisés. Pourtant, au-delà des querelles politiques, cette question mériterait un véritable débat démocratique et apaisé. 

Le progrès technologique, inéluctable ? 

En l’occurrence, les propos d’Emmanuel Macron tendent justement à fermer tout débat. Et, pour en comprendre le sens, il faut remplacer son discours sur la 5G dans l’appareil idéologique plus global du chef de l’État. Ce dernier croit en une conception post-politique de la société, selon laquelle la politique, c’est-à-dire l’art de choisir et d’arbitrer, s’efface devant les impératifs transcendants de la Science ou de l’Économie. Comme pour la mondialisation ou le libre-échange, la France n’aurait pas le choix face à la 5G : il s’agirait d’un état de fait qui s’imposerait naturellement à nous, contre lequel le pouvoir politique ne pourrait rien, et qu’il faudrait donc accepter. Trois arguments sont déployés par le président pour soutenir ses allégations. D’une part, le « tournant de la 5G » équivaudrait automatiquement à celui de « l’innovation ». Ce réflexe qui assimile immédiatement toute avancée technologique à un progrès, est pourtant contestable : la science peut améliorer ses champs de recherche sans que leur application ne constitue nécessairement une avancée pour les citoyens. D’autre part, le président, de même que son secrétaire d’État au numérique pour qui la 5G est « indispensable à la compétitivité de la France », estime que le pays doit suivre les autres dans la course à la 5G, sans quoi elle accuserait un retard conséquent. « Puisque les autres le font, la France doit suivre », dit en somme Emmanuel Macron, dont l’adaptation de la France à la mondialisation constitue un levier fondamental du programme présidentiel. Un argument qui révèle bien le caractère encastré de nos économies, toutes obligées de poursuivre la course à la compétitivité à l’heure de la mondialisation et n’ayant plus le choix de leurs cadres de vie. Enfin, le chef de l’État invoque « Les Lumières » et le confort individuel pour justifier le caractère inéluctable de la 5G. Or, c’est toujours au nom du Bien, et notamment du bonheur individuel, que s’imposent les plus grands gains pour les puissances financières et économiques. 

Des inconvénients de la 5G 

Car le débat n’est pas seulement sanitaire ; il est avant tout économique et écologique. À ce jour, peu d’études démontrent les risques sanitaires que pourraient faire peser de telles ondes radio sur les humains. En revanche, ces fréquences pourraient bien avoir un coût écologique important. Certes, pour les partisans de la technologie, la 5G réduirait la consommation d’énergie, puisque ses antennes, plus optimisées, éviteraient de gaspiller la transmission de données. Pourtant, de l’aveu même du président de Bouygues Télécom Olivier Roussat — qui n’est pas particulièrement connu pour être un partisan du modèle « amish » —, « après la première année de déploiement [de la 5G], la consommation énergétique de tous les opérateurs affichera une augmentation importante ». C’est le fameux « paradoxe de Jevons » : toute technologie censée optimiser la consommation d’énergie finit par l’augmenter, car elle s’accompagne aussi d’un accroissement des usages. Dans le cas de la 5G, le coût énergétique de cette hausse d’usage sera supérieur aux gains engendrés par l’amélioration du même usage. De fait, la société de la 5G sera nécessairement une société ultra-consumériste, dans laquelle les citoyens seront de plus en plus réduits à leur rôle de consommateurs : outre le renouvellement généralisé de tous les téléphones portables, elle impliquera surtout une hausse de la consommation de biens grâce au numérique. 

William Stanley Jevons (1835-1882)

Réguler les nouvelles technologies

Face à ces risques, le rôle du politique est-il de « prendre le tournant de la 5G » parce qu’il s’agirait forcément d’un progrès, ou d’émettre des doutes et de prévoir d’éventuels dangers ? Contrairement à ce que feint de croire Emmanuel Macron, le débat ne se situe pas entre « les partisans de la lampe à l’huile » et ceux de la 5G sans concession. La question est de savoir comment accompagner une technologie potentiellement innovante, et d’orienter sa mise en place et ses usages en fonction des valeurs qu’une société souhaite se donner. Et cette question est éminemment démocratique : c’est aux citoyens de décider, au-delà des polémiques présidentielles, dans quelle société numérique ils veulent vivre. Si un moratoire sur le sujet a été écarté par le président, le débat doit absolument avoir lieu ailleurs. 

Ryan Tfaily

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