Chroniques

La crise migratoire de l’automne 2015 et la Hongrie

Alors que nous entrons dans l’automne de l’année 2015, voilà qu’une nouvelle crise internationale déferle sur l’Europe. Elle met en péril les accords de Schengen avec la libre-circulation des personnes et des biens. Cette conquête si précieuse de la difficile construction européenne a commencé sur les ruines de la fin de la Seconde Guerre mondiale, puis s’est concrétisée avec l’immense espoir né à l’Est à la fin de la Guerre froide et la chute du mur de Berlin en décembre 1989.

Mais voilà que les contrôles aux frontières se rétablissent, voilà que les accords de Schengen, du moins sous leur forme actuelle, sont menacés. Voilà qu’au cœur même de cette Europe de l’Est, redevenue Europe centrale intégrée dans l’Union européenne il y a plus de 10 ans à présent, se dressent de nouveau des murs.

Que se passe t-il donc pour qu’un des pays parmi les plus emblématiques de la région, la Hongrie, en arrive à de telles mesures ?

Pour répondre à cette question, il faut, comme souvent dans les crises internationales graves, prendre en compte la multiplicité des paramètres à l’origine du problème. Le premier, c’est Victor Orban, actuel Premier ministre conservateur de Hongrie, revenu aux affaires en mai 2010, après avoir été à 35 ans le plus jeune Premier ministre de l’Histoire hongroise, en 2001. Ce retour en 2010 survient alors qu’un gouvernement de coalition avec des éléments ultra-conservateurs a édifié certaines alliances temporaires avec l’extrême-droite. Le parti d’extrême-droite Jobbik représente plus de 20% de l’actuel Parlement hongrois depuis les élections législatives de 2014. Depuis 2010, Victor Orban a mis en place une politique ultra-conservatrice de restrictions progressives des libertés, et compte la renforcer par tous les moyens, en cherchant à séduire l’opinion d’extrême-droite et en menant des actions de plus en plus spectaculaires. Ainsi, il a établi la reconnaissance de la nationalité hongroise pour toutes les minorités hongroises situées en dehors du pays, mesure très déstabilisante pour les voisins concernés, comme la Roumanie, la Slovaquie ou encore la Serbie. De même, il a fait voter une nouvelle constitution, menaçant les libertés fondamentales et visant avant tout à renforcer son pouvoir personnel. Toutes ces mesures transforment peu à peu la Hongrie de Victor Orban en un Etat autoritaire.

Le second paramètre est la gestion, ou l’absence de gestion de la crise, puis de la guerre en Syrie qui ne cesse de s’étendre. Celle-ci a donné naissance à l’EI (ou Daesh), un gigantesque Etat islamiste et totalitaire au cœur du Proche-Orient, entre la Syrie et l’Irak. L’extension de cet Etat terroriste provoque une vague de terreur telle que les populations, menacées de morts par centaine de milliers, préfèrent partir de cette région pour tenter leur chance en Europe.

Deux routes leurs sont alors offertes : la mer, très dangereuse, passant par la Méditerranée pour arriver ensuite en Italie, ou bien la route dite des Balkans, qui passe par la Turquie, puis par la Grèce, pour remonter en Serbie. Cette dernière permet à ces familles, via la traversée du territoire hongrois, d’atteindre une Europe du Nord où elles espèrent refaire leur vie loin des massacres de l’EI.

L’Union européenne, prise de cours face à des arrivées de plus en plus massives de réfugiés, a du mal à gérer cette crise. La conséquence directe de ce phénomène, vu le contexte, est une réaction particulièrement xénophobe du pouvoir hongrois actuel. Tout le monde a pu voir les affrontements très durs des réfugiés avec la police aux frontières hongroises, ainsi que l’installation des familles de réfugiés dans des camps grillagés. Les images de souffrance de ces migrants qui viennent s’ajouter à celle, emblématique, de cet enfant syrien mort sur une plage de Turquie, a frappé les esprits.

Depuis le mardi 14 septembre, date de la fin de la construction du mur hongrois, les réfugiés ne peuvent plus passer : franchir le mur est passible de prison. Ils trouveront une autre route, sans doute par la Croatie, plus au Sud. Mais Victor Orban a déjà promis, en plus du mur qui sépare désormais son pays de la Serbie, d’en construire un autre, cette fois-ci à la frontière avec un autre pays de l’Union européenne : la Roumanie.

Face aux reproches adressés par Bruxelles, la Hongrie réplique que d’une part elle « applique à la lettre » les accords de Schengen et que d’autre part elle a du agir dans l’urgence. Tout ceci n’est pas entièrement faux, mais ce qui est certain, c’est le manque total d’humanité dont fait preuve le gouvernement hongrois face à ces réfugiés. Depuis le début de la semaine du 14 septembre, la crise semble empirer, et les contrôles aux frontières se rétablissent partout en Europe. Jusqu’à présent, les réunions en urgence des dirigeants de l’Union européenne n’ont rien donné.

Alors que conclure ? Essayons de prendre un peu de recul face à cette tragédie. Encore une fois, nous sommes face à une crise que doit affronter une Union européenne dont le problème principal semble être sa propre gouvernance. Depuis l’échec de la constitution européenne de 2005, les institutions communes ont affronté successivement les crises diverses, toujours dans l’urgence, avec plus ou moins de succès. Alors que faire face à la « crise des migrants » ? Allons-nous pouvoir adopter une politique commune d’immigration, quand les pays d’Europe centrale, la Hongrie de Victor Orban la première, ne veulent pas entendre parler de quotas ?

Oui, et je le crois avec force, l’Union européenne a plus que jamais besoin d’une relance en cette fin d’année 2015. Tendre la main de manière collective vers ces réfugiés devrait être une belle occasion de se montrer humaniste. Face à cela, la surenchère, sans doute politique d’ailleurs, que le gouvernement hongrois a montrée au monde, semble de nouveau tout mettre en péril.

A l’été 1989, le dernier ministre des Affaires étrangères hongrois de l’ère communiste, Gyula Horn, découpait les barbelés du rideau de fer. La Hongrie ouvrait alors les chemins de la liberté qui allaient faire tomber le mur de Berlin quelques mois plus tard.

Aujourd’hui, un Premier ministre ultra-conservateur reconstruit des murs qui ne retiendront pas les millions de migrants du Proche-Orient ; ces derniers arriveront tout de même en Europe.

Je crois que cela se passe de commentaires et que nous devons nous unir face à cette tragédie humaine. C’est là une occasion historique pour notre continent, c’est essentiel.

Paris 18 septembre 2015, Dr. Olivier Buirette

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