Politique

« La France a une réelle volonté de travailler avec la Turquie »

Aujourd’hui la Turquie vous présente : L’invité du mois. Désormais dans chaque numéro, une personnalité de marque sera invitée dans les locaux du journal pour répondre aux questions de la rédaction. Pour la première rencontre, Hüseyin Latif, directeur de la publication, a invité son Excellence Laurent Bili, Ambassadeur de France en Turquie. Le nouvel Ambassadeur nous fait part de l’enjeu des relations franco-turques ainsi que du projet européen de ce pays et de ses ambitions régionales.

Vous avez quitté la Turquie en 1999. Lors de votre retour en tant qu’Ambassadeur cet été, quels changements vous ont le plus marqué ?

Je suis revenu en Turquie deux fois entre 1999 et aujourd’hui. La première fois, c’était dans le cadre du sommet de l’OTAN à Istanbul en 2004 et la deuxième fois, en 2006, pour des vacances nostalgiques en famille. Je voulais montrer à Féodora, Tristan, Aurélien-Volkan et Florian-Tayfun où ils avaient grandi. Nous sommes arrivés à Ankara et ensuite nous sommes allés jusqu’à Bodrum en voiture, en passant par Ürgüp, Konya, Catalhöyük, Burdur. En 2006, ce qui m’avait le plus frappé, c’était l’amélioration rapide du réseau routier en Anatolie centrale.

Depuis quelques mois, en retrouvant la Turquie en tant qu’Ambassadeur, je vois d’autres changements. À Ankara, mon lieu d’ancrage, j’observe que la ville est beaucoup plus grande, beaucoup plus verte, beaucoup plus riche qu’auparavant. J’ai également découvert l’apparition des mall (les centres commerciaux) à l’américaine, qui n’existaient pas avant. Ce ne sont pas des lieux qui m’attirent particulièrement, mais c’est un changement dans la vie quotidienne des Ankariotes. D’un autre côté, les quartiers d’Ankara que j’aimais autrefois (Kızılay, la Tunalı) sont restés presque inchangés.

Finalement, je dirais qu’à côté de la croissance, de cet enrichissement de la Turquie, ce qui m’a le plus interpellé c’est la richesse des débats d’idées. Dans les programmes télévisés, il y a davantage de débats, quasiment tous les sujets peuvent être abordés aujourd’hui, et sur certaines questions, comme la question kurde, des points de vue très différents peuvent se faire entendre, ce qui n’était pas le cas il y a encore quelques années. C’est un très net progrès, même si évidemment on peut toujours faire mieux.

Concernant la politique extérieure de la Turquie. Que peut-on dire de son évolution ces dernières années ?

Il est certain que ces dernières années, la perception de l’importance de la diplomatie turque a beaucoup évolué. En particulier ces derniers mois, compte tenu de l’environnement géopolitique totalement bouleversé par le printemps arabe, le monde est très attentif à la position de la Turquie et de ses dirigeants. Lorsque j’étais en Turquie en 1995, un nombre fascinant de crises régionales étaient en cours dans tous les pays alentours. Entre temps, certaines régions se sont stabilisées, même si d’autres vieux problèmes ressurgissent. Lors de mon premier séjour, les relations avec la Syrie étaient exécrables. Il y a encore quelques mois, elles s’étaient nettement améliorées. Aujourd’hui, les relations de la Turquie avec la Syrie sont à nouveau tendues. Il y a notamment des interrogations sur un possible soutien au PKK, comme c’était déjà le cas en 1997-98. En 1995 à Ankara, j’étais fasciné par la qualité des diplomates turcs, qui permettait des échanges très intéressants.

A cette époque, beaucoup de pays n’avaient pas pris conscience de la richesse et de la qualité de la diplomatie turque. Aujourd’hui les ambassades à Ankara sont beaucoup plus actives : il y a beaucoup plus de visites officielles et la parole de la Turquie pèse plus qu’autrefois. Il y avait déjà une très bonne diplomatie turque, mais je dirais que l’importance relative qu’on lui donne aujourd’hui a nettement augmenté.

La Turquie aspire de plus en plus à devenir une puissance régionale. A-t-elle les moyens d’accéder à ce statut ?

La Turquie est déjà une puissance régionale. Ce n’est pas une question, c’est une réalité. Après, sur la façon dont est utilisée cette puissance, il peut parfois y avoir des interrogations. Tous les pays sont amenés à avoir des réflexions sur la façon de manier la palette des instruments de la puissance : relations culturelles, économiques, et autres. Mon sentiment est que l’on raisonne beaucoup trop en termes de concurrence, alors que quand on est dans un environnement si troublé, comme le Sud de la Méditerranée, il faut s’inscrire dans une logique de partenariat. On a vraiment besoin de toutes les énergies – et notamment de la Turquie – pour aider le printemps arabe à aller dans la bonne direction et il y a du travail à faire. En Libye, la Turquie et la France peuvent faire beaucoup ensemble.

Mais la Turquie est-elle un candidat suffisamment accepté dans la région pour réellement en être le leader ?

Ce qui est clair, c’est que l’image de la Turquie dans le monde arabe s’est considérablement améliorée ces dernières années. Ses succès économiques, son dynamisme diplomatique, ainsi que la tension malheureuse avec Israël, ont notamment bénéficié à l’image du pays et du Premier ministre Erdoğan dans le monde arabe. La Turquie ne me semble pas chercher l’hégémonie régionale. Elle coopère d’ailleurs avec d’autres puissances dans la région, comme l’Egypte ou l’Arabie Saoudite par exemple.

On qualifie souvent les relations entre la Turquie et les Etats-Unis comme étant des partenaires stratégiques. D’après-vous comment pourrait-on qualifier les relations franco-turques ?

Je dirais que la France et la Turquie sont des partenaires historiques. 500 ans d’alliance, d’échanges croisés, cela crée des liens forts que rien ne peut remettre en cause.

Certes les relations entre la France et la Turquie sont très anciennes, pourtant, elles sont ponctuées de crises et de remises en question. Comment expliquer ce fait ?

Comme dans une histoire d’amour, il y a des hauts et des bas. Il y a eu parfois des moments de tension, notamment au sujet de la reconnaissance du génocide arménien, mais cela ne veut pas dire qu’on remet en question les acquis. Je pense que les fondamentaux de la relation restent forts et stables. Pour nombre de citoyens turcs, les attentes envers la France sont très élevées. L’influence française est notable pour ce qui de la période des Tanzimat (les réformes dans l’Empire ottoman de 1839 à 1876) et la République française a été une source d’inspiration directe pour la Turquie républicaine. Il y a aujourd’hui de très nombreux échanges entre nos deux pays. Nous avons des institutions miroirs, très proches dans leur conception, même si elles évoluent différemment.

Au sein de l’Union Européenne (UE) la crise économique a écarté les débats sur son élargissement. En Turquie, c’est plutôt le blocage effectif du processus d’intégration et l’absence de perspective d’adhésion qui semble écarter la question. Est-ce la fin de l’aventure européenne de la Turquie ?

Tout d’abord, je crois qu’il faut être clair : personne n’imagine que l’Union européenne et la Turquie puissent ne pas travailler ensemble quelles que soient les vicissitudes du débat sur l’élargissement. Le débat aujourd’hui au sein de l’UE ce n’est pas l’élargissement, c’est comment remettre l’Europe sur les rails. La question de l’élargissement passe au deuxième plan. Mais toutes les coopérations relatives à la modernisation de la Turquie continuent ! Sur la période 2006-2013, l’Europe aura dégagé plus de 4 milliards d’euros pour des programmes de mise aux normes de la Turquie. La Banque Européenne d’Investissement a décaissé plus de 9 milliards d’euros en Turquie. On a des programmes sur la gestion de la déforestation, sur la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, sur les normes sanitaires. Il y a des chantiers et des financements européens à peu près dans tous les domaines. La question qui se pose pour les négociations est de savoir si le projet européen peut absorber un pays avec près de 80 millions d’habitants et garder son équilibre. Quelle que soit la façon dont la question sera tranchée, les relations entre l’UE et la Turquie se poursuivront et se développeront. Je ne crois pas davantage que la crise économique changera le partenariat entre la Turquie et l’Union européenne. Depuis l’union douanière, les relations entre la Turquie et l’Europe sont à un niveau d’imbrication comparable à celui qui existe entre États-membres. 55% des exportations turques sont destinées à l’Union européenne et aujourd’hui 85% des investissements étrangers productifs en Turquie viennent de l’Union européenne.

Qu’en est-il de ces projets dans les relations franco-turques ?

La France et en particulier Alain Juppé, le ministre des Affaires étrangères, a une réelle volonté de travailler avec la Turquie. J’ai signé récemment une allocation de 150 millions d’euros pour l’aide à la reforestation – tout cela s’inscrit dans la logique du soutien de la France à la modernisation de la Turquie. La France participe à beaucoup de programmes européens qui ressortent des financements identifiés dans le cadre de l’instrument de préparation à l’adhésion.

L’opinion publique « européenne » est-elle prête à voir la Turquie faire partie de l’UE ?

La situation est très variable d’un pays à l’autre. Pour prendre l’exemple de la France, l’opinion publique est réservée sur la question d’un nouvel élargissement. Mais ce message ne vise pas spécifiquement la Turquie ! 53% des Français ont une image positive de la Turquie.

Les Turcs demandent une date précise d’adhésion. Selon vous, décider d’une date précise ferait-il avancer les choses ?

Pour moi le projet européen vit bien si les évolutions se font naturellement. Je ne suis pas sûr que le fait de dramatiser certaines échéances soit conforme à la réalité de la pratique européenne.

Vous parliez de la forte croissance économique turque de ces dernières années. L’économie turque pourrait-elle être un remède afin d’aider l’UE à sortir de la crise ? Quel a été l’impact des tensions politiques sur les relations commerciales franco-turques ?

Effectivement, l’économie turque est en pleine croissance et la Turquie est un partenaire très important pour la France, avant la Russie, le Brésil ou l’Inde. Les tensions politiques n’ont pas eu d’impact sur les relations commerciales courantes. On espère atteindre 15 milliards d’euros d’échanges entre la Turquie et l’UE d’ici 2015. Il est vrai par contre qu’il n’y a pas eu de percées spectaculaires dans des domaines où la France et la Turquie pourraient être des partenaires naturels, comme l’industrie de défense ou l’énergie nucléaire.

À ce propos, la France dispose d’un savoir faire dans la production de l’énergie nucléaire et la Turquie souhaite s’en doter, comment cela se fait-il que leurs chemins ne parviennent pas à se croiser ?

C’est vrai que la France a une expérience incomparable surtout en termes de gestion, de sécurité et d’équipement du parc nucléaire. J’espère que nos deux pays finiront par se trouver. Du côté français notre message est simple : « Nous sommes à la disposition de la Turquie ».

Dans le domaine de la sécurité et de la défense, sur quels points la Turquie est précieuse pour l’Union européenne aujourd’hui ?

La Turquie est un partenaire incontournable pour l’Union européenne. Nous ne sommes cependant plus dans un monde où un pays, aussi important soit-il, peut faire la différence seul. Chaque pays apporte à l‘effort commun, son histoire, son expérience, ses contacts, ses relations, et c’est grâce à cet effort commun que l’on peut arriver à quelque chose.

Concernant la francophonie en Turquie, observez-vous des changements depuis votre dernier séjour ?

Il y a toujours un grand nombre de francophones en Turquie. Je vois souvent des journalistes, des juristes d’âges différents, qui parlent parfaitement le français. Le niveau de la francophonie en Turquie dépasse de loin celui que l’on peut trouver dans d’autres pays. Par rapport aux années 90, la francophonie me semble être restée assez stable, notamment grâce aux excellentes écoles francophones comme l’Université Galatasaray, les écoles et lycées francophones d’excellence, comme Saint Joseph que je vais visiter tout à l’heure. C’est vrai par contre que la francophonie est moins forte qu’autrefois, mais c’est sans doute avec la période antérieure aux années 70 qu’il y a une différence.

Qu’est-ce que vous aimez le plus en Turquie ?

Il y a quelque chose d’inégalable pour moi, ce sont les paysages d’Anatolie. Quand on part sur la route, les couleurs, les longues lignes droites avec les collines en perspectives… Je suis allé à Hattuşaş, il y a un endroit sur la route près de Kirrikale, où l’ancienne croûte océanique, du fait des miracles de la tectonique des plaques, se trouve désormais à la surface de la terre, d’après un ami géologue un tel phénomène existe uniquement en Turquie et à Oman. Il y a des terres dont les couleurs sont vertes, d’autres rouges. Avec les reflets du soleil, cela donne des couleurs incroyables. On ne voit cela nulle part ailleurs. Si vous rajoutez à cela une touche de musique anatolienne, notamment les airs nostalgiques d’Özdemir Erdoğan, c’est fabuleux. Triste et beau à la fois.

Et pour finir que pouvez-vous nous dire du vin turc ?

Je me souviens avoir été un inconditionnel du Çankaya, un vin blanc sec produit dans le centre de l’Anatolie, lors de ma première résidence à Ankara. Je vois qu’aujourd’hui il y a beaucoup de nouveaux vins qui sont arrivés sur le marché et j’espère pouvoir les découvrir très prochainement.

La rédaction
Crédits photos : Aramis Kalay
Décembre 2012

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