Economie, Politique, Société

La liberté d’expression pensée à la lumière du droit, de l’économie et de la politique

Konferans_LogoLe mois dernier, se tenait une conférence, organisée par Transparency International et le Consulat Général de Suède à Istanbul, sur les conséquences de la liberté d’expression et de l’État providence sur le monde d’aujourd’hui. Les deux invités, Daron Acemoğlu, professeur d’économie au MIT, et Gönenç Gürkaynak, professeur de droit à l’université de Bilkent, ont mené un débat en langue turque pour le plus grand plaisir d’un auditoire composé de politiques, d’universitaires et de journalistes. 

La liberté. Voilà une question qui taraude les mœurs turques depuis un certain temps, et encore plus à l’aube de l’actualité brûlante du pays. Dans un contexte particulièrement favorable à une réflexion sur l’importance de la transparence dans les systèmes politiques et économiques contemporains, l’enjeu mis en évidence était l’équilibre à atteindre entre la croissance économique et la politique.

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Daron Acemoğlu

Les problématiques diffèrent en fonction des pays et de leurs systèmes politico-économiques. Un fait que M. Acemoğlu, prétendant potentiel à la succession de Jean Tirole pour le Nobel d’économie, a tenu à développer tout au long du débat. Sa pensée repose essentiellement sur l’impact de la démocratie sur la croissance économique, les liens entre politique et liberté, ainsi que sur l’innovation. Il façonne alors un modèle des institutions économiques qui reposent sur des règles. Celles qui créent l’égalité d’opportunités dans la société civile s’inscrivent dans une économie dite « inclusive » car elles composent avec différents domaines d’activités ; par opposition à celles qui abusent des droits des concitoyens, ne sont pas transparentes, et qui sont considérées comme « exclusives ». Pour distinguer des systèmes reposant sur de telles règles, il préconise l’étude d’une société à travers sa politique, son histoire, son processus social.

Selon lui, la croissance économique est nécessairement initiée par l’innovation, la créativité et la productivité qui ne peuvent provenir que d’institutions inclusives afin de développer une économie durable. Certains pays, comme la Chine, bénéficient d’une croissance économique sans pour autant adopter le modèle inclusif. À son sens, un tel processus ne serait pas durable.

Conf 2

Gönenç Gürkaynak

Le second invité est lui retourné aux principes des lois afin de définir l’importance de la liberté d’expression et de la transparence dans la société. Par essence, si un droit n’est pas déclaré à haute voix, il n’a aucune valeur. C’est là que réside le point de départ pour établir des lois saines et ainsi mettre en place des institutions inclusives. De ce fait, c’est lorsque la liberté d’expression est effective que la croissance économique peut s’installer et développer un environnement propice à l’État providence. Dans un tel contexte, des phénomènes comme l’innovation, la créativité et l’éclosion de nouvelles idées peuvent émerger plus sainement et se développer plus rapidement.

Pour autant, M. Gürkaynak émet tout de même une petite réserve, car la liberté d’expression n’excuse pas tout et ne dénie pas la notion de responsabilité. Certaines formes de liberté peuvent alors être nocives. Il prône donc le concept de droits au delà même de la liberté d’expression. De ce fait, la loi ne peut être inclusive dans une société que si les citoyens s’engagent à la respecter.

La conférence a certes offert un débat d’emblée théorique et conceptuel. Mais il n’a pas tardé à rebondir sur des exemples concrets du contexte turc. Nombreux étaient ceux qui attendaient justement une telle orientation de l’interaction entre les intervenants et l’auditoire. En termes de liberté d’expression, M. Gönenç Gürkaynak a affirmé sans concession que la Turquie était dans un état de corrosion générale, en régression. Pourtant, ce n’est qu’en luttant contre cette situation que l’on pourra découvrir le véritable potentiel du pays en la matière. Comment pourrait-on alors y développer le modèle de l’État providence ? Il faut savoir qu’aujourd’hui, selon Daron Acemoğlu, les situations inclusives et exclusives coexistent en Turquie. N’oublions pas que le pays a longtemps été dirigé par des sultans durant l’ère ottomane. De ce fait, les notions de droits de l’homme et de transparence ont mis du temps à s’immiscer progressivement dans la structure névralgique de la politique turque. Ils soulignent que c’est une situation qui doit changer, et ce dès maintenant.

Myriam Saqalli

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