Culture

La Maison du Bosphore de Pinar Selek : « Un cri d’amour et de liberté »

Traduit du turc au français par Sibel Kerem et publié aux éditions Liana Levi le 2 juin, Pınar Selek entend faire découvrir son premier roman, La Maison du Bosphore, à un public francophone. Sociologue et militante des Droits de l’Homme ainsi que féministe, celle-ci subit l’exil depuis 2011 après de longues procédures judiciaires l’ayant finalement condamnée à la prison à perpétuité pour cause de terrorisme. Il semble qu’après s’être essayée aux poèmes, contes, nouvelles et essais, Pınar Selek ait trouvé un nouveau mode d’expression de ses idées dans le genre romanesque. Elle martèle : « Je ne voulais pas écrire un livre sociologique, comme j’en ai déjà beaucoup écrit. Je voulais crier ! ».

L’ouvrage se revendique réaliste des ses premières lignes : « Et si j’entamais mon récit à la manière de Sema ? Il était une fois… Mais non, je ne peux pas. Ce n’était pas un conte. C’était la réalité ». Celui-ci relate le parcours de jeunes stambouliotes, égarés entre leurs rêves et une réalité plus dure et incertaine. Car le roman n’oublie en rien les tragédies dont la vie des personnages est jalonnée, des temps dictatoriaux au deuil, en passant par la misère et l’échec.
la maison du Bosphore
Pınar Selek fait évoluer ses multiples personnages pendant vingt ans, de 1980 à 2001. Un découpage chronologique précis accompagné d’une description pointue de l’évolution des quartiers d’Istanbul révèlent un réel attachement de l’auteure pour sa ville natale. Deux couples forment le noyau dur du quartier de Yedikule où se passe la plus grande partie de l’intrigue. D’un côté, Salih, kurde, aime Sema, mais tous deux sont pauvres et les responsabilités qui pèsent sur eux forment des obstacles importants à leur ambition personnelle. De l’autre, Elif et Hasan viennent au contraire de milieux aisés, l’une étudiante en philosophie, l’autre violoniste. Au fil des pages, on voit les personnages « se rencontrer, s’aimer avec en arrière-plan l’histoire des anciennes générations. Leur amour se construit sur les traces de douleurs anciennes, très sociales, très politiques » raconte l’auteure. Elif souhaite se consacrer à la révolution clandestine contre un pouvoir dictatorial, tandis que Salih doit subvenir aux besoins de sa grande famille, et Sema oscille entre renoncer à son rêve de pharmacienne à cause d’un système social trop inégalitaire, et se battre tout en affrontant le coût désincitatif d’une scolarité déjà difficile… Les personnages secondaires ne sont pas épargnés puisqu’un d’eux doit se prostituer pour vivre, tandis que l’autre a été mariée de force à un époux violent. Tous se cherchent et subissent de front tragédies et incertitudes, ce qui permet à Pınar Selek d’aborder des sujets pertinents tels que le poids de la tradition sur les nouvelles générations turques (avec son lot de responsabilités et d’obligations vis-à-vis de la famille), les relations hommes-femmes ou la juste réponse face à une dictature (réformes légales ou révolution ?). Celle-ci profite également de l’évolution d’Istanbul dans sa narration pour s’ajouter aux multiples voix qui regrettent l’ultra-modernisation de la mégapole au détriment de cette nature riche et diverse qui faisait alors, comme elle l’affirme, la joie des habitants. Il y a quelque chose d’extrêmement mélancolique dans la narration de la sociologue, enrichi par la présence continue du « doudouk », instrument de musique arménien, qui pourrait amener à croire à l’inéluctabilité des malheurs des personnages. Ils semblent se défendre contre ce destin fataliste sans être en mesure de proposer des alternatives. Cela reste le cas jusqu’aux derniers chapitres, qui apportent une réelle amélioration de la situation des personnages.

Car le roman de Pınar Selek est également, et peut-être paradoxalement, une utopie en ce qu’il présente une entraide et une fraternité abouties entre ceux-ci, qui trouveront une issue à leurs problèmes dans le collectif. La solidarité est omniprésente, et s’oppose avec violence à la situation d’Elif. Réfugiée en France, elle se sent seule, « exilée apatride qui ne peut rentrer chez elle ». Elle finira par adopter son pays d’accueil lorsqu’il lui ouvrira la porte de nouveaux projets, afin de « dépasser ses propres frontières », comme l’explique Pınar Selek. En espérant que ce soit également le cas de cette auteure touchante, et tellement vraie.

Caroline Delaire

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