Economie

La perspective d’une coalition inquiète les marchés financiers

Tandis que les élections législatives du 7 juin dernier ont plongé le pays dans l’incertitude, la perte de la majorité pour le parti au pouvoir depuis 2002 a entraîné un autre effet pervers. La méfiance des marchés financiers suscitée par la défaite de l’AKP a provoqué, lundi matin, un recul de plus de 8 % de la bourse d’Istanbul et n’a pas épargné non plus le cours de la livre turque.

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Alors que tous les regards sont tournés vers la nouvelle coalition qui devra gouverner le pays, d’autres conséquences plus inattendues des résultats de l’élection législatives de dimanche dernier contrastent avec la ferveur observable depuis quelques temps dans une grande partie du pays.

Dès lundi, tandis que les turcs se remettaient à peine d’une période électorale sous tension, l’inquiétude des investisseurs internationaux, relayée par les marchés financiers, a conduit à une baisse rarement observée du taux de change de la livre turque.

Prise de cours, la banque centrale s’est empressée d’intervenir pour limiter la dépréciation d’une devisedont le taux de change s’établissait hier matin à 3,10 livres turques pour un euro et 2,75 livres turques pour un dollar. La bourse d’Istanbul (BIST) n’a pas non plus été épargnée : la principale place financière du pays a essuyé, lors de son ouverture hier matin, une baisse de 8% de son indice boursier.

Le revers subi par le gouvernement du Premier ministre Ahmet Davutoğlu à l’issue des législatives de dimanche dernier vient donc enrayer la belle croissance d’un pays qui est présenté depuis 2010 comme la première puissance économique du Moyen-Orient.

Le spectre de l’instabilité politique

Alors que la plupart des sondages électoraux tablaient sur une nouvelle majorité pour le parti au pouvoir, la sérieuse déconvenue enregistrée par l’AKP a eu l’effet d’une mise en garde adressée aux investisseurs. Car il faut bien l’admettre, rares étaient ceux à parier sur une défaite du parti de centre-droit qui dirige le pays depuis maintenant 13 ans. D’ailleurs, la plupart des pronostiqueurs, jusqu’à quelques heures du scrutin, se projetaient déjà sur la réforme constitutionnelle si chère au président Recep Tayyip Erdoğan. Marque de l’inébranlable confiance en soi qui l’anime, le fondateur du Parti pour la justice et le développement (AKP) osait même outrepasser la traditionnelle impartialité présidentielle pour exprimer, à mots couverts, son soutien envers le parti.

Mais une fois la sentence démocratique tombée, les réactions les plus virulentes sont principalement venues des marchés financiers. En effet, crédité de 40,9% des voix, l’AKP ne pourra plus régner seul sur un système parlementaire marqué par des rapports de force inédits comme en témoigne l’entrée fracassante du parti pro-kurde du HDP qui, au grand dam du président, a réussi à franchir le barrage électoral des 10%.

Toutefois, l’annonce n’a pas tardé à inquiéter les investisseurs étrangers. Confiant quant à la réélection de la majorité, certains parmi eux osaient même compter sur une « présidentialisation” du régime qui serait apparue comme un gage de stabilité. De quoi entrevoir, semble-t-il, l’avenir économique de la Turquie sous les meilleurs auspices.

Cependant, les espoirs ont commencé à tourner cours vendredi dernier. Les premières rumeurs laissant entendre un scrutin très serré ont fait apparaître le spectre d’un gouvernement de coalition. Il n’en fallait pas plus pour que les marchés s’emballent. En effet, la perspective d’une évolution de la ligne politique du pays, de même que les craintes d’un changement de gouvernement, ont fait planer le doute sur la viabilité des investissements financiers à long terme, alors même que le pays enregistrait tout de même 3% de croissance en 2014.ali_babacan

Comme un présage, plusieurs médias se sont hier fait les échos du possible limogeage de l’influent vice-Premier ministre turc Ali Babacan, dont les nombreux relais au sein des milieux d’affaires sont bien connus. Autant de signaux qui, selon les investisseurs, nuisent à la sûreté des capitaux investis dans l’économie du pays.

Le recul des indices financiers

Si certains attribuent les réactions négatives des marchés financiers à la déroute relative de l’AKP, d’autres ciblent plus précisément le rôle joué par le HDP dans cette défaite. Car si la coalition est devenue inéluctable, peut-être faut-il en imputer la faute à la nouvelle 4ème plus grande force politique du pays.

Interrogé lundi par l’agence de presse britannique Reuters, l’analyste financier londonien Nicholas Spiro estime que l’inflexion des marchés relève de l’appréhension des investisseurs qui « se voient contraint de choisir entre le diable qu’ils connaissent (AKP), et le diable qu’ils ne connaissent pas (coalition) ».

C’est cette crainte de l’instabilité parlementaire supposée, propre à toute coalition politique, qui a provoqué la baisse du taux de change de la livre turque lundi matin. En recul de 14% depuis le début de l’année, la valeur de la devise a atteint hier son cours le plus bas depuis la dépréciation exceptionnelle du 25 janvier 2014, date à laquelle un euro s’échangeait contre 3,19 livres turques.

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Si la faiblesse de la monnaie face au dollar et à l’euro inquiète dans toutes les branches de l’économie, les fluctuations de la bourse possèdent aussi leur lot d’incertitudes. En baisse de 8% lundi matin, la bourse d’Istanbul (BIST) avait ensuite clôturé à -5,9%. Outre l’indice bancaire affecté pour sa part à hauteur de 8%, tous les indices sectoriels, mis à part l’indice minier, ont reculés.

Pour endiguer le contrecoup financier des élections législatives, la banque centrale a été appelée en renfort. Une situation analogue à son intervention de janvier 2014 lorsque, pour endiguer la chute de la livre, elle avait puisé dans ses réserves 2,3 milliards de dollars tout en refusant de toucher aux taux d’intérêt conformément aux injonctions du gouvernement. L’institution financière a ainsi réduit les taux d’intérêt sur les dépôts payés par les banques commerciales.

Une première mesure qui remet toutefois sur la table l’épineuse question de l’augmentation des taux d’intérêt. Dans un contexte de croissance économique, le gouvernement Davutoğlu a fait du maintien d’un faible taux d’intérêt une des priorités de sa politique mais, comme beaucoup de pays, la Turquie souffre depuis plusieurs années des mesures de la banque centrale américaine (FED) visant à limiter l’accès aux capitaux étrangers.

Mais cette nouvelle dépréciation monétaire subie par le pays rend plus brûlante la nécessité d’augmenter à terme les taux d’intérêt. « À partir de maintenant, il y a une possibilité de hausse des taux par la banque centrale », a confirmé à l’agence Anadolu Adnan Çekçen, analyste financier et intervenant sur la chaîne CNBC, qui saluait juste avant la baisse des taux d’intérêt sur les dépôts estimant que « les marchés ont perçu ce geste comme un signe que la banque centrale était de nouveau dans le jeu ».

Une coalition nuisible à la mise en œuvre de réformes structurelles

En réponse aux actions de la banque centrale turque pour rétablir la situation, plusieurs personnalités ont pris position pour un rétablissement rapide des indicateurs économiques. Mais les discours les plus optimistes ne se hasardent cependant pas à espérer une bonne gouvernance économique de la nouvelle coalition gouvernementale qui devrait bientôt voir le jour.

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Burak Arzova, économiste.

L’économiste Burak Arzova va notamment dans ce sens. Questionné par le quotidien Sabah, ce spécialiste de l’économie internationale se prononce pour un rétablissement rapide des marchés. Sur la question de la politique économique de la future coalition en revanche, son opinion est toute autre : « Il est impossible pour un gouvernement de coalition de réaliser des réformes structurelles. Personne ne peut être sûr du résultat des réformes, celles-ci ne peuvent tout simplement pas être planifiées en espérant des résultats positifs. Personne ne sera prêt à prendre ce risque. »

Un avis que partage Viktor Szabo, spécialiste en gestion des dettes souveraines chez Aberdeen Asset Management. « Si nous voyons un changement dans l’équipe économique, alors il y aura un grand risque que les réformes structurelles, qui ont déjà été annoncées, ne soient pas mises en œuvre. Surtout dans le contexte d’un resserrement de la politique monétaire de la FED, le financement de l’économie turque sera alors très difficile. », confiait-t-il lundi soir au Wall Street Journal.

L’inquiétude des acteurs économiques

Face à l’évolution politique qui se profile depuis la défaite de la majorité parlementaire dominée par l’AKP, les milieux d’affaires ont également manifesté leur volonté d’un cadre politique stable et ont exhorté le gouvernement à élaborer rapidement des réformes d’envergure.

Une des premières allocutions marquantes a été prononcée hier par le président de la Commission des relations économiques extérieures (DEIK), Ömer Cihad Vardan, qui a appelé le prochain gouvernement à continuer les programmes et les projets initiés sur le long terme par le gouvernement précédent. M. Vardan a également souligné que les succès les plus récents de la Turquie « ont été basés sur un environnement sûr et stable ».

Le même discours est employé chez Rifat Hisarcıklıoğlu, président de l’Union des chambres et des bourses de Turquie : « Nous devrions nous concentrer sur l’économie et les réformes structurelles, en remettant à plus tard les commentaires sur les résultats des élections. Il n’est pas positif de voir les incertitudes gagner l’intérieur du pays alors même que nous évoluons dans un environnement où le climat financier mondial est déjà plein d’incertitudes. »

spAu niveau international, les déclarations des agences de notation ne se sont pas non plus fait attendre. Quelques heures seulement après la chute de la bourse d’Istanbul, l’agence new-yorkaise Standard & Poors a annoncé que les élections n’avaient pas eu d’incidence directe sur la santé du système financier turc, incriminant plutôt les perspectives de croissance incertaines de l’économie qui avoisinent les 3% depuis 2011, loin des chiffres exceptionnels de la fin des années 2000.

À l’opposé, l’agence Fitch a communiqué ce matin des prévisions plus pessimistes au sujet de l’évolution de la politique économique de la Turquie dans ce contexte politique troublé. L’agence de notation, qui est d’ailleurs décriée pour l’analyse illégitime qu’elle fait de la vie politique du pays, anticipe notamment un accroissement de la dette extérieure qui s’établit à 396,8 milliards de dollars en 2015.

Matéo Garcia

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