Chroniques

La philosophie de Ludwig Wittgenstein

Par Nami Başer.

Les universités turques, on le sait, se sont occidentalisées depuis 1933. A l’époque, on les comptait d’ailleurs sur le bout des doigts. L’université d’Istanbul s’est particulièrement faite remarquer grâce à ses professeurs de philosophie venus d’Allemagne. Ceux-ci ont fondé toute une génération d’enseignants connaissant par cœur les philosophies grecque, française et allemande, et les développant à leur tour dans la langue turque. Certains de ces professeurs allemands fuyaient le régime nazi, qu’ils soient juifs ou non. Parmi eux, Walter Kranz a été le premier dans le monde à publier les textes des penseurs présocratiques, sous le nom de Philosophie antique. De même, l’étude sur la littérature occidentale du critique littéraire et philologue allemand Erich Auerbach, intitulée Mimésis : la représentation de la réalité dans la littérature occidentale, fait partie des grands écrits qui jalonnent l’histoire.

Pour de multiples raisons, notamment politiques, le rayonnement de l’Université d’Istanbul s’est estompé dans les années 1970. On ne peut que se réjouir de l’effort déployé depuis quelques temps par les membres de la Faculté de Philosophie de cette université pour dépoussiérer et redynamiser ce passé prestigieux. Dans les années 1940 et 1950, l’Université d’Istanbul publiait la revue Archives de la philosophie, qui jouissait d’une renommée internationale. Nous venons d’apprendre que cette revue sera de nouveau éditée par le professeur Cengiz Çakmak et le jeune Ertan Kardeş, fraîchement diplômé de l’Université Galatasaray. On espère voir dans l’avenir des travaux communs entre les langues turque, française et allemande.

Par ailleurs, le département de Philosophie de l’Université d’Istanbul organisait au mois d’octobre les « Journées de la Philosophie politique ». La manifestation s’est ouverte le jeudi 15 octobre sur un colloque intitulé « Wittgenstein et la philosophie politique » (« Politik Felsefe ve Wittgenstein »), dédié à Ludwig Wittgenstein. Ce philosophe autrichien naturalisé anglais pendant la Seconde Guerre mondiale est connu pour ses travaux sur la logique, la théorie des fondements des mathématiques et la philosophie du langage. Ayant eu à l’école primaire Hitler comme ami, qu’il qualifiait de gangster, Wittgenstein était fasciné par le communisme, jusqu’à vouloir s’installer en Russie en pleine époque stalinienne.

L’unique ouvrage que Wittgenstein a publié de son vivant, Tractatus logico-philosopicus, dont une première version est parue en 1921, montre les limites du langage et de la faculté de connaître de l’homme. Quant à son deuxième grand livre, Investigations philosophiques, écrit pendant la Seconde Guerre mondiale et publié après sa mort, il traite principalement de sémantique et de la façon dont les confusions concernant l’usage du langage sont à l’origine de la plupart des problèmes philosophiques. Des questions sur la logique, la fondation des mathématiques et la nature de la conscience y sont aussi abordées. Rien en apparence qui ne soit directement lié à la politique toutefois.

Au cours de sa vie, Wittgenstein fut un homme particulièrement généreux. Il a par exemple offert l’héritage légué par son père à des artistes autrichiens, quitte par la suite à devoir travailler, passant par des domaines très variés : jardinier dans un couvent, maître d’école dans les villages de Basse-Autriche, serveur dans une cantine, portier, brancardier dans un hôpital londonien, technicien dans un laboratoire d’analyses médicales… On se demande si ce n’est pas là qu’il faut chercher son côté politique.

 

Nami Başer

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