Culture, Société

La planète turque du Petit Prince

petit_princeDepuis le 1er janvier dernier, les droits de publication du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry sont entrés dans le domaine public. Un évènement en Turquie, où l’on connait un attachement particulier pour le héros du conte : le fameux astéroïde B 612 est une découverte turque… Ce passage à l’arrière-goût politique, rappelant les années emblématiques de la présidence d’Atatürk, a suscité nombre de controverses, de tensions chez les éditeurs, de regards plus ou moins ironiques.

Le Petit Prince turc : un engouement national

En 1940, après la débâcle, le pilote Antoine de Saint-Exupéry s’est réfugié à New York, où il est alors célèbre pour ses écrits, Vol de nuit, Terre des hommes… Son éditeur américain lui demande alors d’écrire un conte pour Noël 1942. Saint-Exupéry remet finalement le manuscrit et les dessins à son éditeur en 1943 avant de quitter New York pour l’Afrique du Nord. La légende du Petit Prince est née. Soixante-dix ans après la mort de l’auteur, l’engouement pour son petit prince blond semble atteindre un paroxysme. Il y a cinq mois, depuis le 1er janvier 2015, les droits de publication du Petit Prince ont expiré dans un grand nombre de pays (mais pas la France). Tous les éditeurs ont été enthousiastes à cette nouvelle, mais seuls les Turcs ont envahis le marché du livre avec le roman de Saint-Exupéry : on dénombre plus de trente éditions, allant de 4 TL à 100 TL. Et ce n’est que la partie émergée de ce phénomène national : nombre de produits dérivés, tasses, verres, sacs et vêtements pour n’en citer que quelques-uns, profitant de cette chance extraordinaire de ne plus avoir à payer de droits d’auteur. Kaya Genç, du magazine London Review of Books, fait état de la situation particulière de la Turquie face à cet évènement : « Pendant les deux premières semaines de janvier, plus de 30 éditeurs Turcs ont publié des rééditions du roman de 1943. Dans les suppléments des journaux, plus de la moitié des publicités étaient pour Le Petit Prince. Un éditeur a publié une version parfumée à la mandarine, un autre trois différentes versions pour mettre en avant les différences de traduction. Il y a même eu une version en 3D ».

Le mois dernier, 48 collectionneurs de toute la Turquie se sont rassemblés à Ankara pour une exposition du livre en différentes langues, tailles et dates de parution, et tout ce qui tourne autour du Petit Prince. Parmi les éditions présentées, un mini-livre de la taille d’une pièce, un en braille, un autre en morse, et une toute première édition turque de 1953, traduit par le poète turc Ahmet Muhip Dıranas. En Turquie, le plus célèbre passionné du Petit Prince est Mehmet Sobacı, universitaire de la faculté de communication de l’université d’Ankara, collectionneur depuis 20 ans : 860 livres, en 144 langues et dialectes. « Avec un tel nombre de fans, on peut bien sûr dire que ce livre est magique. Parmi les visiteurs de l’exposition, des étudiants, des ingénieurs aéronautiques, des biologistes, des designers ou des voyageurs… », témoigne-t-il.

Un conte philosophique aux accents géopolitiques

Pourquoi un tel engouement ? Le Petit Prince tient une place spéciale en Turquie : dans le roman, le narrateur présume que l’astéroïde B-612, la planète du Petit Prince, avait été découverte par un astronome turc vêtu en habits traditionnels. Le scientifique n’avait été pris au sérieux et congratulé qu’après avoir opté pour une tenue « occidentale ». Saint-Exupéry décrit avec un humour caustique et non dénué de moquerie cet épisode cocasse : « J’avais ainsi appris une seconde chose très importante: C’est que sa planète d’origine était à peine plus grande qu’une maison ! J’ai de sérieuses raisons de croire que la planète d’où venait le petit prince est l’astéroïde B 612. Cet astéroïde n’a été aperçu qu’une fois au télescope, en 1909, par un astronome turc. Il avait fait alors une grande démonstration de sa découverte à un Congrès international d’astronomie. Mais personne ne l’avait cru à cause de son costume. Les grandes personnes sont comme ça. Heureusement pour la réputation de l’astéroïde B 612 un dictateur turc imposa à son peuple, sous peine de mort, de s’habiller à l’européenne. L’astronome refit sa démonstration en 1920, dans un habit très élégant. Et cette fois-ci tout le monde fut de son avis. »

L’astronome porte le fez

Ce passage fait référence à la loi d’Atatürk sur les couvre-chefs, en 1925, où le port des chapeaux européens a été rendu obligatoire tandis que le fez devenait lui interdit. Idéologiquement, historiquement et légalement, ce passage donne du fil à retordre aux traducteurs. La traduction littérale s’avère toujours impossible, le mot « dictateur » étant clairement employé par l’auteur : or il faut savoir qu’en Turquie, qualifier d’Atatürk de dictateur est passible d’emprisonnement. L’écrivain Kaya Genç cite deux versions : la toute première de Dıranas, « heureusement, les Turcs ont commencé à s’habiller comme les Européens après cela, avec l’aide d’un grand leader » et, en 1995, une traduction par les géants de la littérature turque Tomris Uyar et Cemal Süreya : « un leader turc péremptoire a conclu une loi un jour : à partir de maintenant, chacun sera habillé comme les Européens, sous peine de mort ». Parmi plus d’une douzaine de traductions du Petit Prince, la plus controversée a été celle publiée par Nehir Yayınları en 1996, sans qu’apparaisse le nom de l’éditeur. La partie sur l’astronome a triplé : « un horrible tyran était le dirigeant des Turcs. Il a fait passer une loi pour les forcer à s’habiller comme des Occidentaux (Européens et Américains). Il a tué tous ceux qui lui opposaient résistance. Il a torturé tous ceux qui refusaient de porter des chapeaux de feutre. Les étudiants qui ne portaient pas de cravate étaient chassés, les fonctionnaires sans cravate étaient licenciés. Les voiles des femmes, jeunes comme âgées, étaient arrachés brutalement par la police et les gendarmes ». Une version certes partisane, qui décolore peut être l’aquarelle enfantine de l’astronome.

Un futur musée du Petit Prince

Cet épisode turc semble avoir suscité l’admiration des Turcs pour l’œuvre du français : sorte de regain patriotique que de voir la Turquie historique d’Atatürk ainsi évoquée. Aussi, les collectionneurs ne souhaitent pas s’arrêter à la simple sphère de l’édition. Les collectionneurs pensent maintenant à mettre en place le projet de Musée du Petit Prince, ainsi que l’explique Yıldıray Lise : « comme d’autres exemples ailleurs dans le monde, nous rêvons d’un endroit où nous puissions exposer non seulement les livres mais aussi tout autre objet relatif au Petit Prince. » Dans le même temps, en France, un morceau du mythe a été mis aux enchères à Paris en décembre dernier : une aquarelle du Petit Prince ayant servi dans la première illustration originale de l’ouvrage culte. L’aquarelle représente le personnage de l’astronome turc découvreur de l’astéroïde B 612, la planète du Petit Prince. Il montre du doigt un tableau couvert de formules mathématiques. Le dessin était estimé entre 400.000 et 500.000 euros (500.000 à 600.000 dollars), nouvelle preuve d’un coup d’éclat médiatique : en effet, comme dirait le Petit Prince, « les grandes personnes sont comme ça » !

Elisabeth Raynal

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