Culture, Découverte

La troupe Öteki Hayatlar : « Notre but principal est l’empathie »

tiyatro-oteki-hayatlarFondée en 2005 tout comme Aujourd’hui la Turquie, la troupe de théâtre Öteki Hayatlar (Les Autres Vies) célèbre son dixième anniversaire avec sa nouvelle pièce : 10. Nous sommes allés à la rencontre de Can Utku, l’un des fondateurs de la compagnie mais aussi son brillant dramaturge.

10 ans déjà ! Comment avez-vous commencé ?

Nous avons débuté comme un club de théâtre. Ce n’était pas un club professionnel à proprement parler mais on faisait les choses sérieusement. D’abord, on jouait des classiques comme du Jean Genet, puis après on s’est mis à jouer nos propres pièces. Après une dizaine d’année, on a décidé que le temps était venu de franchir un palier et de viser une audience plus large. En 2005, nous avons donc monté cette troupe. Depuis cette époque nous jouons nos productions dont j’écris la majorité. Deux de mes amis comédiens écrivent aussi parfois des pièces. C’est une troupe dense qui va de 18 à 40 ans. Certaines des comédiennes sont à l’université. Nous sommes actuellement une quarantaine mais tout le monde n’est pas toujours là, parfois certains partent à l’étranger. Pour la plupart d’entre nous, c’est une deuxième occupation.

Pour vous aussi ?

Oui, je fais de la traduction. J’ai traduit une trentaine de livres du français au turc, des nouvelles mais aussi des livres politiques. J’adore la langue française.

Vous êtes donc en permanence dans la lecture et dans l’écrit, au milieu des mots.

A vrai dire, mon rêve serait de faire un peu moins de traduction parce que ça me bloque. Je voudrais davantage écrire et mettre en scène. Mais toutes ces activités requièrent du temps et de l’énergie mentale. La traduction, même si ça reste un plaisir, en nécessite beaucoup.

En matière de financement, les débuts ont-ils été difficiles ?

C’était difficile et ça l’est toujours. Notre objectif principal n’est pas de gagner de l’argent mais de ne pas en perdre. Nous avons tous un autre travail à partir duquel nous avons investi de l’argent dans la troupe. Depuis environ trois ou quatre ans nous nous sommes stabilisés et n’en perdons plus.

Où vous êtes-vous tous rencontrés ?

Essentiellement à l’université Galatasaray. C’est aussi là que j’ai appris le français, à 18 ans. Je venais du lycée anglophone Kadir Has.

Qu’aviez-vous étudié à Galatasaray ?

Les relations internationales. Je n’aimais pas ça. (Rires.) C’est une décision que j’avais prise au lycée.

Aviez-vous dû jouer des pièces en français quand vous y étiez ?

À notre époque ce n’était pas vraiment le cas mais juste avant ça l’était. Le rectorat ne voulait que des pièces françaises. Une année avant mon arrivée, il y a eu un vrai conflit à ce sujet. Des gens ont refusé de jouer et je les comprends. Ce n’est pas quelque chose contre la langue française. Simplement, nous voulons aussi jouer dans notre langue. Je pense que c’est important tant pour les comédiens que pour les auteurs.

Venez-vous d’un environnement familial lié au théâtre ?

Pas vraiment. Il n’y aucune personne de ce monde-là dans ma famille. Mais ce sont tous de grands amateurs, ils vont voir toutes les pièces. Quand j’avais cinq ou six ans, j’étais déjà dans les théâtres donc j’ai toujours voulu faire quelque chose en lien avec cet univers là.

Quels sont les dramaturges qui vous influencent dans votre travail ?

oteki12Beaucoup de ces dramaturges sont français bien sûr. Il y a eu Jean Genet, avec Les Nègres. C’était un travail très important pour nous parce que Jean Genet est un auteur complexe. Cette pièce en particulier est difficile à comprendre. Elle nécessite une certaine connaissance en matière d’histoire française et de colonialisme. C’était difficile à la fois pour nous et pour le public. Mais c’était un travail stimulant. Marcel Proust a été une autre grande influence pour moi. Il y avait aussi la comédie Jeux de scène de Victor Haïm que j’ai traduite en turc.

Travaillez-vous la création et la mise en scène avec la troupe ?

Ça diffère en fonction des productions. Parfois j’écris préalablement, puis on interprète avec les comédiens et la mise en scène s’établit ensuite. D’autre fois j’ai une idée et la partage avec la troupe et nous l’essayons en improvisant. Les deux façons me paraissent stimulantes.

En moyenne combien de temps vous prend l’écriture d’une pièce ?

Le temps d’écriture est généralement court ; 10 par exemple m’a pris huit jours. Mais la période de gestation est très longue : parfois deux ans, parfois encore plus. Pour cette pièce, il m’aura fallu une année et demie avant de commencer à écrire.

Ce travail de gestation, le voyez-vous comme un exercice de documentation ?

Pas vraiment. Bien entendu je lis des choses sur internet ou des livres sur le sujet. Mais je ne veux pas que ce soit trop documenté parce que c’est un univers fictif. Il est important pour moi de maintenir ma propre perspective là-dessus. En revanche, pour l’une des sous-histoires de 10, celle d’une prostituée russe, une « Natasha », je me suis beaucoup documenté parce que je n’en connais personnellement aucune et parce que je voulais raconter son histoire de la manière la plus fidèle possible, en évitant les caricatures classiques présentes dans les médias.

Certaines de vos pièces touchent à des sujets sensibles comme l’avortement dans le cas de 10. Les écrivez-vous pour dénoncer certaines dérives ?

J’écris principalement pour le casting. J’ai beaucoup de comédiennes donc j’ai écrit cette pièce pour vingt d’entre elles. Nous avons deux équipes : une pour le vendredi soir et l’autre pour le samedi soir. Chaque rôle peut donc être joué par deux comédiennes. Je pense que ça n’a jamais été fait can_utkuauparavant à Istanbul. Après, ce n’est pas vraiment une confrontation autour de l’avortement. Nous cherchons à montrer les choses depuis la perspective des autres. Notre but principal est l’empathie. Nous voulons que les gens ressentent ce que les autres peuvent ressentir sur certains sujets.

L’avortement est bien sûr important mais ici il est surtout le trait d’union et le point de départ. Toutes ces femmes dans la salle d’attente du gynécologue racontent leur histoire sur l’avortement, qu’elles le subissent ou non. Ce qui nous intéresse davantage est leur processus de décision. C’est un choix qui les concerne entièrement : leur corps, leur vie, leur futur. Elles sont libres de prendre leur décision. En partant de là, j’ai voulu constituer un panorama des turques et de comment, aujourd’hui dans la Istanbul de 2015, elles prennent leurs décisions sur des sujets majeurs.

Chacune de ces histoires de femmes reflète un peu une facette différente de la société turque. Laquelle préférez-vous ?

Certaines d’entre elles relèvent de conflits internes. Par exemple il y a cette femme, une universitaire, qui a pris une pause dans ses études pour devenir mère. Plusieurs années après avoir donné naissance à son enfant elle reprend ses études mais tombe à nouveau enceinte. Son mari n’est pas très enthousiaste à la perspective d’un avortement mais il lui laisse la décision. Elle est tiraillée, une partie d’elle veut encore être mère et donner naissance à un second enfant. Mais en même temps, elle a déjà renoncé à plusieurs années de sa vie professionnelle pour élever son premier. Et maintenant elle se retrouve seule face à cette lourde décision.

Quel a été l’élément déclencheur de votre gestation dans le cas de cette pièce ?

Il me semble que c’était pendant l’été 2012 quand il y avait eu une controverse autour de l’avortement et qu’Erdoğan, alors Premier ministre avait tenu une déclaration polémique à ce propos. C’est un sujet sur lequel je réfléchis beaucoup. Dans le monde d’aujourd’hui et sa pensée libérale, l’avortement est une question qu’on ne peut pas complètement résoudre, à l’inverse de toutes les dernières évolutions de position des cercles intellectuels en matière de mariage homosexuel ou de légalisation des drogues par exemple. Même dans le milieu très libéral, il y a encore quelques réserves à propos de l’avortement. La pensée libérale place une barrière aux droits des autres. Quand vous avortez, violez-vous vraiment le droit d’un non-né ou est-on toujours dans les limites du droit de la mère ? Ce n’est toujours pas complètement clair. Je pense que ça l’est pour moi, mais pas globalement. Après ces déclarations du Premier ministre j’ai eu envie de dire quelque chose là-dessus. Et puis ça a coïncidé avec les impératifs liés à une troupe très féminine car j’ai beaucoup de comédiennes. Il n’y a pas assez de places et de rôles, pas seulement en Turquie mais généralement dans le monde, pour les comédiennes.

Propos recueillis par Alexandre De Grauwe-Joignon

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