Société

La Turquie choquée par un énième féminicide

L’assassinat hautement brutal et cruel de Pınar Gültekin, une universitaire de 27 ans, par son ancien petit-ami a soulevé l’indignation et a entrainé des manifestations contre les féminicides en Turquie. Ce mercredi, le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, a exprimé son soutien envers ceux qui luttent contre les féminicides alors qu’à Ankara certains estiment que la ratification de la Convention d’Istanbul par la Turquie fut une erreur. 

Un féminicide violent

Alors que le corps de Pınar Gültekin a été retrouvé dans une forêt de la province égéenne de Muğla, les détails de son assassinat ont suscité une grande émotion et de fortes condamnations en Turquie. Et pour cause ! Outre l’horreur en soi d’ôter la vie, la victime a été battue jusqu’à son évanouissement avant d’être étouffée par Cemal Metin Avcı, son ancien petit-ami. Cet homme, qui a ensuite emmené le corps dans la forêt avant de le brûler dans un tonneau, a été arrêté pour meurtre le 21 juillet. Cemal Metin Avcı a avoué être le coupable. 

La ministre turque de la Famille, du Travail et des Services sociaux, Zehra Zümrüt Selçuk, a déclaré que le ministère suivrait le processus judiciaire contre Cemal Metin Avcı afin qu’il reçoive la peine la plus lourde possible. 

Le leader du Parti républicain du peuple (CHP), le principal parti d’opposition, Kemal Kılıçdaroğlu, a quant à lui rappelé que la violence contre les femmes augmentait en Turquie. Le chef provincial du parti à Istanbul, Canan Kaftancıoğlu, a offert ses condoléances à la famille Gültekin par téléphone. Canan Kaftancıoğlu s’est également saisi de l’occasion pour soutenir la Convention d’Istanbul sur Twitter alors que la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence domestique a récemment fait l’objet de débats après qu’un haut responsable du Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir, ait déclaré que le gouvernement envisageait de se retirer du traité.

Une bataille sans concessions

Le meurtre violent et barbare de Pınar Gültekin a engendré des manifestations passionnées contre le féminicide. En manifestant dans les rues d’Istanbul, d’Ankara, d’Izmir et d’Antalya le 21 juillet, les femmes turques ont de nouveau dénoncé les féminicides en Turquie et ont exigé la pleine application de la Convention d’Istanbul. Faisant écho à ces cris du cœur et de la colère, le célèbre chanteur turc Tarkan a déclaré : « Quand ce système, qui ne punit pas les meurtriers et qui soutient ces monstres pour des raisons insupportables en allégeant leur peine, changera-t-il ? »

La vague d’émotion qui secoue la Turquie fait écho aux évènements de 2019. En effet, le féminicide d’Eminine Bulut dans un café de Kırıkkale, au centre du pays, et filmé par des témoins, avait également suscité des manifestations en 2019. Poignardée devant sa fille de dix ans par son ex-mari, la vidéo a circulé sur Internet, suscitant de nombreuses condamnations à travers la Turquie. 

Dans un pays qui a enregistré 440 féminicides en 2018 et déjà plus que 118 en 2020, la violence à l’égard des femmes est un mal endémique. 

À la suite des manifestations de ces derniers jours, le président turc a promis que la République mettra tout en œuvre pour mettre un terme aux violences sexistes. Partageant plusieurs messages sur son compte Twitter concernant le meurtre de Pınar Gültekin, le chef de l’État a déclaré : « Je maudis tous les crimes commis contre les femmes. Hier, la douleur nous a submergé en apprenant l’assassinat cruel de Pinar Gultekin ». Il a ajouté qu’il n’y a « aucun doute que le meurtrier de Pinar Gultekin sera condamné à la plus lourde des peines. Nous suivrons personnellement le procès. » Dans un pays où le taux de féminicides est en hausse, il a également insisté sur le fait que « ces scélérats et les crimes qu’ils ont commis n’ont pas la place d’un grain de sable dans notre civilisation, notre mentalité et notre manière de vivre. Ensemble, nous nous opposerons à cette violence et la vaincrons en tant que nation. » 

La ratification de la Convention d’Istanbul contestée

Introduite en 2011 et ratifiée par le Parlement turc en 2012, la Convention d’Istanbul (également connue sous le nom de « Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique ») vise spécifiquement la violence contre les femmes. Obligeant la Turquie à empêcher les crimes sexistes, à fournir une protection et des services adéquats aux victimes ainsi qu’à assurer la poursuite des auteurs de la violence contre les femmes, cette Convention a pour objectif l’amoindrissement des incidences de violence contre les femmes au sein des pays parties à la Convention. 

Cependant, le 2 juillet, Numan Kurtulmuş, le vice-président du Parti de la justice et du développement (AKP) a déclaré que la ratification de la Turquie de cette Convention constituait une « erreur ». 

Alors que le débat fait rage, le 22 juillet, Devlet Bahçeli, le leader du MHP (Parti d’action nationaliste, allié de l’AKP), a appelé le gouvernement à une évaluation approfondie pour déterminer si la Turquie doit ou non se retirer de la Convention d’Istanbul. « Nous devons bien évaluer s’il faut ou non l’abolir. Nous devons réfléchir à ce que ça apportera et à ce que ça prendra dans le cadre de critères objectifs. Si nous ne pouvons pas empêcher le meurtre de femmes, nous serons tous ensevelis sous une avalanche », a-t-il déclaré sur la chaîne A News. Ce dernier a ajouté : « Nous devons pleinement appliquer la loi N°6284 sur la protection de la famille et la prévention de la violence à l’égard des femmes. Nous devons faire preuve de zéro tolérance pour le meurtre des femmes ».

Meral Akşener, leader du IYI Parti (Le Bon Parti), a également défendu la Convention d’Istanbul. Selon cette dernière, c’est « en fait un problème de mentalité » contre lequel il est nécessaire de « lutter ».

Selon les experts, la pandémie et surtout les confinements mis en œuvre à travers le monde ont aggravé la violence à l’égard des femmes. Selon une déclaration de la Plateforme pour l’élimination de la discrimination et de la violence à l’égard des femmes (Plateforme EDVAW), le monde a connu « une augmentation spectaculaire des cas de violence domestique, y compris la violence des partenaires intimes, la violence sexuelle et le féminicide. » Selon l’organisation, « des mesures urgentes doivent être prises pour combattre cette pandémie (de violence) dans le cadre d’une pandémie. » 

Natasha Voase

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