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La Turquie est-elle l’autoroute du djihad ?

Un militant kurde syrien, Arin Shekmos a déclaré à l’AFP que l’offensive surprise menée par l’État islamique à Kobané jeudi dernier avait été lancée depuis le territoire turc, facilitant ainsi l’accès des terroristes à la ville sous contrôle kurde depuis janvier dernier. Régulièrement accusée de soutenir le djihadisme en Syrie, la Turquie a de nouveau démenti ces allégations, le président les qualifiant de « diffamation » et de « propagande ». Le débat n’en est pas moins présent sur la scène internationale, ce depuis l’éclosion du djihadisme syrien courant 2013. Sous couvert d’anonymat, une source travaillant au ministère des Affaires étrangères a accepté de communiquer au sujet du positionnement de la Turquie dans la lutte contre le djihadisme, au cours d’une rencontre à huis-clos avec quelques journalistes.

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Il s’agit d’un refrain que la diplomatie turque a fini par apprendre. Le soutien implicite d’Ankara aux groupes djihadistes opérant en Syrie est en effet décrié depuis 2013, soit bien avant la proclamation du califat par le groupe État islamique en Syrie et en Irak. Un rappel des faits suffit à comprendre pourquoi la Turquie n’a eu de cesse de voir sa position face au djihadisme remise en cause depuis ces deux dernières années.

Une frontière « à la carte »

Depuis leur compte twitter, les djihadistes européens eux-mêmes se vantaient dès 2013 de la facilité avec laquelle il leur était permis de franchir la frontière turco-syrienne. L’un d’entre eux, venu du Royaume-Uni, y racontait les procédés des autorités turques à la frontière : « Après avoir fouillé nos bagages et s’être offerts une de nos paires de gants, ils nous ont laissé continuer notre route ». À la question des gardes-frontières, lui demandant les motivations de son voyage, le jeune homme aurait pourtant répondu qu’il souhaitait rejoindre la Syrie pour participer au djihad. Malgré la récurrence de ces témoignages sur les réseaux sociaux, il faudra attendre la seconde bataille de Kobané en septembre 2014 pour qu’un débat sur le degré de l’engagement turc contre le djihadisme, et plus particulièrement contre l’EI, fasse son entrée sur la scène internationale.

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Montage d’un djihadiste britannique.

Profitant des divergences régnant au sein de l’opposition syrienne, le groupe EI était alors parvenu à supplanter l’ASL [Armée syrienne libre] sur le terrain, imposant déjà son joug sur plusieurs régions du nord du pays. Forte de ses acquis militaires, l’organisation terroriste tente donc à nouveau de se saisir Kobané, à la frontière turco-syrienne, après un premier échec en juillet. Les forces en présence témoignent de l’ampleur de l’offensive et se chiffrent en milliers de troupes au sol, avec de 3 000 à 9 000 combattants de l’État islamique contre 3 000 à 6 000 kurdes pour de longs mois d’affrontement. La coalition arabo-occidentale, à laquelle appartient alors la Turquie, participera au conflit en tant que soutien aérien aux forces kurdes. Néanmoins, dès octobre, la question de l’inaction des blindés turcs situés à seulement kilomètres de la ligne de front commence à faire débat. Malgré les pressions de la communauté internationale, américaines en particulier, le gouvernement turc avait longtemps refusé l’idée d’une intervention au sol et rejeté la mise en place d’un corridor humanitaire et militaire pour les Kurdes de Kobané, avant de finalement céder en autorisant le passage, symbolique serait-on tenté de dire, de quelque 150 peshmergas [combattants kurdes d’Irak]

Le PYD [Parti de l’union démocratique, formation politique kurde de Syrie] et ses alliés parviendront malgré tout à reprendre le contrôle de la ville en janvier 2015. La position de la Turquie dans la coalition combattant l’État islamique est néanmoins fortement remise en question par cette bataille. En refusant d’intervenir à Kobané, la Turquie a montré à la face du monde que son engagement contre l’État islamique serait toujours limité à son refus d’un État kurde au nord de la Syrie. Certains allant même jusqu’à accuser Ankara d’un double-jeu vis-à-vis de Daech, qu’elle soutiendrait dans l’ombre afin de fragiliser le PYD et sa branche armée du YPG [Unités de protection du peuple]

photo3Plus grave encore que la passivité reprochée au gouvernement turc, son implication présumée dans la livraison d’armes à des djihadistes syriens avait provoqué le scandale en mai dernier. Le journal Cumhuriyet avait alors rendu publiques les images d’une cargaison d’armes travestie en convoi humanitaire par le MIT [services de renseignements turcs]. Décriée par le président Erdoğan, prétendant que cette livraison n’était pas destinée à l’EI mais aux brigades turkmènes, cette vidéo fut suivie de témoignages des chauffeurs du convoi. Les intéressés y expliquent, menottes au poing, comment ils ont été chargés de la livraison de ces armes ainsi que du transport de militants islamistes vers des lieux correspondant à des zones d’assaut de l’organisation terroriste.

Malgré l’aspect parlant des faits (une frontière outrageusement poreuse, un deux poids deux mesures entre les forces kurdes et l’EI), le gouvernement et ses fonctionnaires ne démordent pas de leur ligne officielle : résolument opposée à l’État islamique, la Turquie ne saurait soutenir une telle organisation. Notre contact au ministère des Affaires étrangères l’affirme : une telle allégation bat des records d’absurdité.


Entretien avec un responsable du ministère des Affaires étrangères

La Turquie est régulièrement accusée de jouer un double-jeu vis-à-vis de l’EI et de la coalition qui s’y oppose. Le ministère compte-t-il opérer un rapprochement avec le YPD afin de témoigner de sa détermination dans la lutte contre l’EI ?

La Turquie ne soutient pas le YPD, et aucun type de négociations n’est envisageable à ce jour ou à l’avenir avec ce parti et les milices affiliées qui opèrent actuellement en Syrie. L’action de ce groupe au nord du pays est responsable d’une catastrophe démographique dont la Turquie est aujourd’hui la première victime. Encore la semaine passée, plus de 20 000 réfugiés syriens ont franchi la frontière pour rejoindre notre pays afin de fuir les combats qui opposent ISIS aux kurdes. De plus, en acquérant ces territoires nord-syriens, les forces kurdes ne font que profiter de la situation sans prendre en compte la souveraineté du peuple syrien.

Toutefois l’État Islamique, je le répète ici, est une organisation tout aussi inacceptable et illégitime. Il n’y a pas de « moindre mal », que la Turquie favoriserait dans ce conflit. Venant d’un pays comme le nôtre, qui a tant souffert du terrorisme, il serait absurde de croire que nous puissions penser le contraire.

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Pourtant un journal pro-gouvernemental [Sabah] publiait récemment en une : « Le PYD plus dangereux que l’EI ». Que penser d’une telle couverture ?

Nous ne décidons pas de la ligne éditoriale de ce magazine. Vous le désignez comme « pro-gouvernemental », mais le choix de l’être ou de ne pas l’être revient à ce journal et à lui seul. De même pour le choix de cette couverture. Je n’ai rien de plus à dire sur ce sujet.

Un autre aspect de ce « double-jeu » qui est souvent reproché à Ankara, c’est celui de sa stratégie contre le djihadisme. En quoi consiste-t-elle à l’heure d’aujourd’hui ?

Notre stratégie consiste en la mise en place de surveillances des entrées et sorties du territoire par des éléments à risques. Nous disposons d’une liste, régulièrement mise à jour par différents services de renseignements à travers le monde, et qui nous permet d’expulser de notre pays les djihadistes reconnus, cela directement depuis les aéroports. À l’échelle nationale, nous avons déjà procédé à plus de 1 500 expulsions d’individus liés à des réseaux djihadistes durant le conflit syrien.

Malgré cela plus de 3000 djihadistes européens combattent actuellement en Syrie et en Irak. Dont beaucoup ayant transité via la frontière turque, comment l’expliquer ?

La frontière qui sépare la Turquie de la Syrie est longue de plus de 911km, ce qui rend impossible le contrôle total des allées et venues qui s’y produisent. C’est la raison pour laquelle nos contrôles sont stratégiquement renforcés au niveau des aéroports. Pour combattre plus efficacement le phénomène du djihadisme, qu’il vienne d’Europe ou d’ailleurs, il faudrait que la Turquie bénéficie d’un soutien international.

De quel genre de soutien parlez-vous ?

Avez-vous entendu parler de cette femme britannique qui a traversé tout le territoire européen en voiture en compagnie de ses enfants afin de rejoindre l’EI ? Cette histoire montre à quel point le problème est partagé par les politiques des nations européennes, qui laissent librement circuler de tels éléments à risque sur son territoire, et à l’étranger. L’aide dont nous avons besoin ne se situe pas à la frontière, mais directement aux entrées et sorties des canaux internationaux qui permettent aux djihadistes de transiter.

En ce sens, pensez-vous que la coordination entre les services de renseignements européens et turcs gagnerait à s’améliorer afin de supprimer le djihadisme européen ?

Cette coordination dont vous parlez s’est très nettement améliorée par rapport à ce qu’elle était au début du conflit syrien, selon moi. Je parle en particulier des services britanniques, avec qui la coopération s’est révélée très efficace.

Qu’en est-il de la relation entre les renseignements turcs et français, est-elle aussi bonne ?

Je ne souhaite pas répondre à cette question.

Cet employé du ministère des Affaires étrangères se détourne ensuite de nous afin de répondre aux nombreuses autres sollicitations de la presse. Il rebondit sur les différents sujets en les avortant, évasif : la plupart des questions qui lui sont soumises concernent des affaires internationales des plus sensibles. Néanmoins la position officielle qu’il exprime au travers de cet échange permet de mesurer le mur d’incompréhension qui se dresse entre ceux pour lesquels la lutte contre l’EI devrait être une priorité, et les autres (soit, la Turquie seule). Position dont une partie de l’opinion publique turque elle-même ne semble plus satisfaite. Et si la répression a su faire taire les manifestations de soutien envers les Kurdes de Kobané, le nom de la ville syrienne reste encore affichée dans les rues comme autant de graffitis pour ne pas oublier. Un souvenir qui, lui aussi, a du jouer dans les résultats du HDP [parti pro-kurde] au scrutin législatif du 7 juin dernier.

 

6 Comments

  1. Je pense que nos services des renseignements doivent améliorer leur fonctionnement et commencent à mieux coopérer avec les autorités turques.

  2. Daniel

    On ne peut pas demander à la Turquie d’accueillir 2000000 de réfugiés et de contrôler 900 KM de frontières comme si c’était une frontière entre la France et l’Allemagne. Et puis les pays européens n’ont qu’a pas laisser partir les candidats au jihad, ce n’est pas à la Turquie de d’assumer l’incompetance des pays européens en terme de renseignement. Il y a vraiment une sale propagande contre la Turquie qui est du coté de la population civil, pendant que européens, américains, Assad, PKK et Daesh ne font que de les bombarder.

    • Alex

      Oui c’est ce que dit notre contact lors de l’entretien exactement.

    • bertrand

      Je suis entièrement d’accord avec vous !

  3. Toutes ces dénégation et allégations contre la Turquie ont un but précis : décrédibiliser sa candidature à l’Union européenne. On invente n’importe quoi. On met en ligne les déclarations d’un membre du PKK comme si c’était une vérité, alors qu’il s’agit là aussi de la propagande.
    Bravo aux turcs d’accueillir plus de 2 000 000 de réfugiés de toute ethnie, de toute religion.
    Le pays est montré en exemple par l’ONU pour sa générosité envers les réfugiés chassés à la fois par le régime sanglant de Bachar, et par des groupes extrêmistes dont ce régime à provoqué la naissance.

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