Chroniques

Soma : La vitesse du temps

Les matins après 10 heures le temps coule vite, à tel point que je n’arrive pas à finir la lecture des journaux. J’ai sans cesse besoin de temps pour lire chaque jour 100 pages d’un livre, participer à des réunions, des rencontres, mais aussi préparer mes cours pour l’université et enfin participer aux réceptions en soirée. Le temps coule et moi je le poursuis. Est-ce le temps qui est devant moi ou est-ce moi qui suis derrière ? C’est une équation entre le temps et la vie que je n’arrive pas à résoudre.

Chaque soir, de ma fenêtre, je regarde le coucher du soleil, et voilà qu’une nouvelle feuille du calendrier mural de Saatli Maarif s’envole et un jour de plus de notre vie qui s’écoule.
Une nouvelle journée, courte, de 16-17 heures vient de s’achever avant que tout ce qui devait être fait soit terminé…

Et tandis que je réfléchissais au fait qu’il me faudrait 12 heures supplémentaires en une journée, pour la lecture de 100 pages d’un livre, le suivi des journaux nationaux et internationaux, la direction du journal et les démarches administratives quotidiennes, le téléphone sonna. On m’appelait du journal, il était peu après 18h. J’avais sur moi la fatigue de la journée et je ne comprenais pas très bien ce qu’on m’expliquait au téléphone. Il s’agissait d’un accident dans la mine de Soma…

* * * *

Ils avaient pris leur petit-déjeuner avec leur famille à 7h du matin avant de descendre dans la mine à 8h pour y travailler, huit heures durant. Comment se passaient leurs huit heures ? Je ne crois pas que le temps s’écoulait très vite. Dans ces huit heures, il y a danse avec la mort. Dans chaque coup de pioche et de pelle, ils avaient en tête la crainte de mourir. Un pas en avant et deux pas en arrière, c’est la danse de la vie et la mort…
Et espérer sans cesse la fin de ces interminables huit heures.

* * * *

Ce jour-là encore, ils sont descendus dans la mine vers 8h. Dans chaque coup de pioche et de pelle, dans le noir et la poussière, pour rythmer les huit heures.
L’explosion a eu lieu pile à 15h10, quelques minutes les séparaient de la fin de leur journée du travail… Certains ont pensé à un incendie et d’autres à une explosion du transformateur…
On leur demande d’attendre pour être évacué sous peu. Les téléphones souterrains sont coupés, l’oxygène ne cesse de diminuer, et ils sont plongés dans le noir complet.
Commence alors une terrible attente mêlée de stress et de fureur, au départ ils se regardent dans le calme mais au fil des heures, parallèlement à la fatigue et l’impatience, la peur s’intensifie et l’espoir s’amenuise.

* * * *

La fumée arrive ; cela fait des heures, mais il n’y a toujours personne… Seuls avec le monoxyde de carbone…
Les masques dans les mains et autant d’espoir qu’on peut faire tenir dans seulement 45 minutes de vie…
L’espoir se fait-il à l’unité ou en séries ? Est-il quantitatif ou qualitatif ? Si quelqu’un le sait qu’il me l’explique…
Désormais, il est temps de faire des comptes, certains prient, d’autres prennent des notes sur des papiers qui traînent dans leur poches…
Mais ni vous ni moi ne pouvons savoir la vitesse d’écoulement de ce temps-là !
Seuls ceux qui le vivent le savent.

Hüseyin Latif

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