Politique, Société

La volonté de l’AKP de renforcer la police offusque l’opposition

 Le parlement turc discute actuellement le projet de loi soumis par l’AKP visant, entre autres, à renforcer les pouvoirs de la police. Un projet qui a déjà été validé il y a deux semaines par la Commission parlementaire des Affaires intérieures. Face à cette potentielle réforme de la sécurité publique, perçue par l’ensemble de l’opposition comme une menace, les voix s’élèvent à l’unisson.

policeturquie

Enchérir dans l’oppression

La police aurait le droit de tirer à vue sur quiconque portant des feux d’artifices ou cocktails molotov. Elle pourrait prendre pour cible des enfants dans le cas où ils auraient le visage couvert. Le ministre de l’Intérieur, les gouverneurs ainsi que les policiers bénéficieraient d’un transfert de pouvoir qui lèserait le judiciaire. L’utilisation d’un lance-pierre serait passible de deux ans de prison, c’est-à-dire le double de la peine encourue pour l’utilisation d’une arme à feu.

Ces mesures, qualifiées d’inquiétantes et de despotiques sont celles prévues par le parti au pouvoir, qui souhaite étendre les prérogatives des forces de l’ordre.

En réaction, l’opposition n’a pas tardé à s’exprimer. Kemal Kılıçdaroğlu, qui est à la tête du CHP, le parti républicain du peuple, a ainsi lancé un avertissement : si la Turquie adopte cette loi, elle régressera alors pour rappeler la Turquie de Kenan Evren (1980-1983), lequel s’était installé au pouvoir après un coup d’État pour instaurer un régime militaire autoritaire. Le MHP, parti nationaliste, a vu ses deux députés Mehmet Erdoğan et Hasan Hüseyin Türkoğlu se fendre d’une déclaration jointe contre le projet, qui serait une véritable attaque aux libertés individuelles. Lorsqu’il s’est adressé à son parti au parlement, son secrétaire général Devlet Bahçeli a assuré : « Si ces mesures deviennent des lois dans leur version actuelle qui sert uniquement les volontés et aspirations du Président Recep Tayyip Erdoğan, ce sera catastrophique pour la Turquie. La Turquie va d’abord devenir un État policier puis sera complètement détruite ». Tandis que du côté du HDP, parti social-démocrate, environnementaliste et pro-minorités, on a assuré qu’on ferait tout le nécessaire pour empêcher ces propositions de devenir loi. Son co-Président Selahattin Demirtaş a de fait appelé les partis de l’opposition à une action commune pour contrer l’AKP en bloquant le parlement.

Vers le renforcement du rôle du Président

receptayyipLa raison de cette initiative de l’AKP, c’est le virage qu’a pris la vie politique turque depuis l’élection d’Erdoğan à la fonction de Président. Afin de garder un pouvoir de la même importance que celui dont il disposait du temps où il était Premier ministre, ce dernier a impulsé une évolution vers un système présidentialiste qui est loin de faire l’unanimité. Pour le pouvoir en place, la réaction du peuple est donc à craindre, d’où cette volonté d’asseoir l’autorité des forces de l’ordre et d’être en mesure de réprimer les actions d’éventuels fauteurs de troubles.

D’autre part, l’implication ininterrompue d’Erdoğan au sein du parti lui est beaucoup reprochée ; Devlet Bahçeli a qualifié l’appel du Président à voter AKP lors de son meeting du 30 janvier dernier de « trauma judiciaire », et a évoqué un manquement au principe d’impartialité constitutionnelle.

Quoi qu’il en soit, des lois telles que celles proposées ne feraient que légitimer et ratifier des pratiques déjà existantes ; la violence policière est effectivement très courante en Turquie et éclate parfois de manière effroyable. On craint néanmoins qu’elle empire si le parti parvient à imposer sa réforme.

Plusieurs opposants ont donc exprimé leur inquiétude. Pour Altan Tan, HDP, les mesures prévues encouragent l’usage excessif de la force par la police, et laisseront impunies les morts qu’elle infligera. L’angoisse de voir émerger une police toute-puissante est bien réelle, et l’ancien député de l’AKP Feyzi İşbaşaran s’attend même à ce qu’elle remplace les juges en cas d’adoption de la loi.

Il est vrai que la police fait déjà parler d’elle dans des cas sordides d’abus de pouvoir, comme par exemple la très médiatisée mort par balle d’un enfant de 12 ans en janvier 2014, tué en même temps que son père alors qu’ils marchaient dans la rue. L’année précédente, un homme ayant eu le malheur de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment avait été laissé pour mort après avoir été battu puis brûlé vif. Les histoires tragiques de la même espèce ne manquent pas ; la Fondation turque des droits humains estime par ailleurs à 241 le nombre d’enfants tués par la police lors des 11 dernières années.

Pour l’heure, le parlement a ajourné le débat, qui ne reprendra que la semaine prochaine ; nous verrons donc à ce moment-là si l’on doit s’attendre à voir la situation empirer.

Victoria Coste

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *