Culture, Découverte

L’Actualité comme un roman, Joue un morceau pour mon amour ! – Hüseyin Latif

Lactualite_KapakLes dix ans d’Aujourd’hui la Turquie, seul journal francophone de Turquie, ont permis d’honorer le travail du directeur de publication, le Dr. Hüseyin Latif, à l’origine de cette entreprise fondatrice pour la francophonie en Turquie. A cette occasion, les éditions françaises CV Mag publient un recueil de ses articles parus depuis la création du mensuel, présentant ainsi une vue d’ensemble, de juin 2005 à décembre 2014, des dix ans d’histoire d’une relation franco-turque mouvante mais très riche.

Hüseyin Latif souhaite décrire « l’actualité comme un roman », et souligne dès l’avant-propos cette exigence qui est sienne de toujours offrir, à travers ses mots, un regard personnel sur le monde et ses acteurs. De fait, on parcourt comme un roman ces dix ans d’Histoire saisis sur le vif. Les articles paraissent très variés et le ton est réflexif, très professionnel lorsque sont évoquées les questions de géopolitique et les intérêts turcs sur la scène internationale, souvent très lyrique également, témoin d’une plume qui se veut avant tout celle d’un écrivain. Les articles d’Aujourd’hui la Turquie offrent une vision kaléidoscopique de la Turquie et de la France, au cœur un monde qui change vite, mais que l’on prend le temps de décrypter, de savourer parfois, à la terrasses des cafés européens si bien décrits, avec chacun leur charme spécifique, créant une certaine unité d’âme, un pont international dans ce monde « tout rose, verdoyant, bleu ou incolore » (p.136). Prenons les mots du directeur d’Aujourd’hui la Turquie comme fil conducteur de notre lecture critique, pour comprendre l’histoire qui se joue depuis les débuts du journal : « avant de vivre tous ensemble le changement survenu dans notre monde, passons en revue le monde qui change. ». (p.136).

Les articles géopolitiques s’appuient sur des interviews de personnalités remarquables, tel le 9e président de la république turque, Süleyman Demirel. L’auteur livre toujours un point de vue singulier sur des questions qui interpellent sérieusement, et parfois rendent inquiets quant à l’avenir des relations franco-turques. La place de la Turquie au sein de l’espace européen et sa problématique intégration dans l’Union européenne est une question omniprésente sous-tendant comme trame de fond un journal qui se veut le fer de lance de la francophonie. On peut être particulièrement sensible à certains tournants de l’Histoire : la loi de rejet de la candidature de la Turquie du 12 octobre 2006 par exemple, qui signe semble-t-il la rupture dans une amitié de plus de 471 ans (p. 61). L’élection du président Sarkozy et l’espérance d’un horizon plus ouvert pour les relations bilatérales (p.86) sont également très vivantes sous la plume de l’auteur. Les articles décrivent enfin un monde en plein bouleversement, un monde multipolaire où se redessinent sans cesse les enjeux majeurs, les positions de force en regard des préoccupations énergétiques, climatiques, stratégiques. A mille lieux de la séparation bipolaire du monde d’après guerre froide, l’explosion des centres de gouvernements et d’influence engendre un certain déroutement, que l’on tente de juguler, par des projets parfois irréalistes – le GMO américain est ainsi dépeint avec un pessimisme dubitatif. Au cœur de ces enjeux, la Turquie doit tenir toujours une place forte, de par sa position unique, entre Orient et Occident, carrefour de cultures qui cohabitent mais ne se comprennent pas toujours. Le pont sur le Bosphore n’est pas seulement un bel ouvrage architectural. Il existe symboliquement, il se renforce à chaque tentative diplomatique d’entente et de coopération internationale.

On suit également au fil des pages la progression du journal, son établissement sur la scène diplomatique turque et française, accomplie à force de volonté par son équipe de rédaction, malgré des débuts incertains. Là encore, l’histoire du mensuel rejoint le romanesque : rien n’est arrivé par hasard. L’augmentation croissante du lectorat, des fonds accordés, des sponsors et de l’intérêt des « grands de ce monde » pour promouvoir la francophonie ne s’est pas faite en un jour. On sent parfois poindre un découragement toujours écarté par cette vision directrice : parvenir à faire revivre un journal francophone dans la ville où toute l’intelligentsia parlait encore français à l’aube du XXe siècle. En dix ans cependant, les fruits sont là, remarquables. Les articles du directeur témoignent de cette lente affinité, de cette confiance réciproque établie à force de rencontres, de discussions, de débats passionnés d’un bout à l’autre de l’Europe. Le résultat ? « A la maison, il y a toujours quelqu’un qui le lit », selon Ersin Özince, PDG de Türkiye Iş Bankası. (p. 103).

La littérature tient enfin une place majeure dans le choix des sujets abordés par le Dr. Hüseyin Latif. Une vision d’écrivain, qui découvre et transmet l’héritage national pour mieux nourrir sa propre œuvre, mais également cette volonté ainsi exprimée : « on peut considérer comme normal qu’un journaliste (…) écrive (…) sur les endroits qu’il a visités, les menus qu’il a goûtés et les vins qu’il a bus ». (p. 120). Cette vision du journalisme et de l’écriture permet de mieux goûter, avec l’auteur, des tranches de vie pures, non pas aseptisées par le filtre normalisateur de l’objectivisme. La littérature est cet art où se mêlent la placidité de l’observation, un peu de philosophie, et une connaissance affinée, sans doute, de ce qui fait les plaisirs de la vie. Hüseyin Latif n’hésite pas à parler d’amour, un amour qui transforme le regard porté sur les êtres et les lieux. La critique littéraire à laquelle il s’essaye au détour de deux articles économiques ou politiques permet d’insuffler son âme à L’actualité comme un roman, un peu comme se mêlent en tumulte les eaux du Bosphore et de la mer de Marmara, pour composer ce tableau calme et uni que contemple l’écrivain attablé sur les rives de Moda.

Elisabeth Raynal

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