Politique

L’affaire Zaman : un nouveau carton rouge pour la liberté de la presse en Turquie

Vendredi 4 mars, le journal d’opposition turc Zaman a été mis sous la tutelle d’un administrateur judiciaire. Un véritable coup de massue pour la liberté de la presse en Turquie.

La décision a été rendue par le sixième juge de paix d’Istanbul : le plus grand quotidien turc est désormais aux mains du gouvernement. Ce dernier est accusé d’entretenir des relations étroites avec l’imam Fethullah Gülen, pionnier d’un mouvement d’obédience religieuse apparu dans les années 1970.

Vendredi soir, les forces de l’ordre ont investi les locaux du journal. Dès lors, on apprend le licenciement du rédacteur en chef de Zaman, Abdülhamit Bilici. Les autres journalistes, eux, ne sont plus en capacité de travailler : connexion internet bloquée, disparition des archives numériques, suppression des boîtes courriel…  Pour Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters Sans Frontières, cette situation témoigne de la fin d’une voix journalistique d’opposition « Au-delà de l’émotion que l’on peut ressentir, il y a une inquiétude très forte sur ce qu’est en train de devenir la Turquie. »

Une nouvelle ligne pro-gouvernementale

Dimanche, le journal publiait sa première édition depuis sa mise sous tutelle : il affiche désormais une ligne clairement progouvernementale. Sur la « une », on peut voir une photo du Président Recep Tayyip Erdoğan tenant la main d’une femme âgée, annonçant sa rencontre avec plusieurs femmes à l’occasion de la journée internationale de la femme qui se tiendra demain. En « une » également, un article sur la construction d’un nouveau pont entre la rive occidentale et la rive asiatique d’Istanbul, un projet à hauteur de la modique somme de 3 milliards de dollars.

Une Zaman

A l’origine de l’affaire, le « gouvernement parallèle » de Gülen 

Devenu une véritable autorité religieuse dans les années 1970, Fethullah Gülen est qualifié de musulman moderne et modéré, prônant à la fois la religion islamique et le libéralisme. Il place notamment la scolarité au cœur de sa stratégie de modernisation et d’influence, en édifiant différentes écoles à travers le monde entier.

En 2002, Gülen et le gouvernement truc unissent leurs forces malgré une divergence d’opinions en ce qui concerne les politiques intérieure et extérieure du pays. Erdoğan va apporter son soutien à l’imam en développant sa politique d’éducation en Turquie et à l’étranger. De son côté, il bénéficie de l’appui de Gülen au sein de différents médias turcs.

Erdoğan commence à s’inquiéter lorsqu’il se rend compte de l’influence croissante du mouvement Gülen dans la société turque et au sein des différentes sphères étatiques. En 2011, plusieurs intellectuels, activistes et journalistes connus pour être opposés au mouvement Gülen sont arrêtés et accusés de terrorisme. Cet événement détériore fortement l’image du gouvernement de l’AKP, et déclenche un véritable conflit entre les deux mouvements, encore d’actualité aujourd’hui.

Des manifestations pacifistes violement réprimées par les autorités

Vendredi et samedi, des centaines de personnes se sont rassemblées au siège du journal afin de manifester leur soutien aux journalistes et dénoncer cette nouvelle encontre à la liberté de la presse en Turquie. Les forces de l’ordre n’hésitent alors pas à repousser de manière violente les hommes mais aussi femmes et enfants en train de scander des slogans en faveur du journal.

Mais que fait l’Union Européenne ?

Samedi 5 mars, au lendemain de la mise sous tutelle du journal, l’Union européenne a rappelé la Turquie à ses obligations de candidate à l’adhésion à l’Union, notamment concernant la liberté de la presse. Dans un communiqué, elle soutient qu’Ankara doit « respecter et promouvoir des normes et pratiques démocratiques élevées, dont la liberté des médias ».

Pour Mustafa Edib Yılmaz, journaliste à Zaman interrogé par nos confrères de France 24, cette réaction est insuffisante « L’Union européenne est bien plus puissante que la Turquie, économiquement et politiquement, mais étrangement, la Turquie semble imposer ses conditions. Je ne peux que tenter de deviner pourquoi. Je crois que l’UE a désespérément besoin de trouver des solutions à la crise migratoire, et qu’elle est prête à fermer les yeux sur certaines choses. »

Le 25 octobre dernier, un autre groupe de presse, Koza Ipek, avait déjà fait les frais de la politique turque. Cinq mois après sa mise sous tutelle par des administrateurs, le groupe a été contraint par la justice de fermer ses portes.

Julia Prioult

1 Comment

  1. elmaci

    c’est ignoble rien à dire .

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