Politique, Société

Laïcité à l’école : l’arrêt de la Cour européenne en faveur des alévis

La cour européenne des droits de l’homme a rendu son rapport consultatif sur le respect de la laïcité dans l’enseignement en Turquie le mardi 16 septembre. Les plaignants, des alévis irrités par un enseignement public religieux pro-sunnite, s’en sont référés à la Cour européenne quand les recours nationaux ont été épuisés.

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Un énième rappel à l’ordre pour la laïcité malmené

La Cour européenne des droits de l’homme peut être saisie par n’importe quel citoyen d’un des 47 Etats membres (incluant la Russie, la Turquie, etc), sous réserve qu’une requête similaire n’ait pas déjà été déposée et jugée.

L’affaire Mansur Yalçın et autres contre Turquie soulevait des enjeux gênants pour le gouvernement turc du parti au pouvoir depuis maintenant plus d’une décennie, et qui s’y maintient en flattant l’aile la plus islamiste de la société turque. Si les enfants de famille chrétienne ou juive sont dispensés des cours d’enseignement religieux obligatoire, les minorités musulmanes doivent en effet assister à un enseignement qui s’est fait le relais du sunnisme, plutôt que de la diversité confessionnelle.

Les plaignants, issus de la communauté alévie, avaient du suivre eux-même, ou vu leurs enfants être forcés d’assister à une éducation religieuse obligatoire, les « cours de culture religieuse et de connaissances morales » (CRCM). En 2005, une requête avait été déposée auprès du Ministère turc de l’Education nationale afin d’organiser une consultation avec des dignitaires alévis, et d’intégrer dans ces CRCM la culture et la philosophie alévie. La communauté alévie, qui représente quand même 10 à 15% de la population turque, a vu sa requête déboutée par le tribunal administratif d’Ankara, et l’alévisme est resté dans les manuels présenté comme une tradition, une culture, et non pas une croyance en soi.

Cette requête fait suite à d’autres affaires, comme l’arrêt Hasan et Eylem Zengin, qui avait permis l’introduction des croyances alévies et minoritaires dans le discours éducatif, sans pour autant modifier les grands axes d’un enseignement pro-sunnite. Si la cour n’a pas ouvertement condamné un manquement au pluralisme et à l’objectivité à tenir en matière de religion, elle évoque les dangers d’un « conflit d’allégeance enter l’école et les valeurs familiales » pour les enfants. En somme, c’est le « droit à l’éducation » que la Cour européenne entend rappeler à l’AKP.

Le jugement de la Cour rappelle donc le gouvernement turc à ses devoirs, non pas de laïcité au sens d’éviction du religieux dans l’instruction publique, mais de respect des différentes confessions. L’arrêt constate la persistance d’un problème structurel en Turquie, qui ne peut être résolu sans un système de dispense des CRCM, suffisamment souple pour que les parents n’aient pas à dévoiler ou justifier leurs convictions.

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Le pouvoir joue les innocents

La réponse du gouvernement turc ne s’est pas faite attendre. Dans une conférence de presse conjointe avec le Ministre de l’Education, Nabi Avcı, Ahmet Davutoğlu a défendu l’enseignement religieux obligatoire à l’école. Davutoğlu justifie les choix d’éducation nationale turcs par des questions d’identité culturelle, de connaissance historique. Il déclare que « même un athée devrait avoir un savoir concernant la religion », comme lui-même aurait « une connaissance du marxisme sans pour autant être marxiste ». Un tel enseignement permettrait aux jeunes de comprendre « ce qui se passe en Turquie, au Moyen-Orient et dans les Balkans, ce qui serait impossible sans prendre en compte le facteur religieux ».

Il a refusé de discuter du contenu même de l’enseignement, majoritairement orienté vers l’islam sunnite, alors que la requête à la Cour européenne avait été déposée par des familles alévies, inquiètes de la discrimination exercée à l’encontre de leurs croyances.

Pire, le contenu des classes peut compromettre le cursus scolaire des enfants issus de communautés minoritaires. En effet en Turquie, de nombreux examens viennent sanctionner la fin du cursus dans un établissement, et valider -en sélectionnant les candidats- le passage dans un établissement d’enseignement supérieur. Ces examens comprennent des questions de culture générale, mais aussi religieuse, qui favorisent les jeunes issus de familles sunnites. Les questions posées aux impétrants lors des examens sont un baromètre efficace des orientations d’un gouvernement, qui a la main-mise sur leur rédaction. Le CHP dénonce ainsi depuis des années l’effacement progressif des questions concernant la fondation de la République turque ou la vie de Mustafa Kemal Atatürk, que le rejet de la laïcité par l’AKP vient enfoncer.

Manifestations de parents d’élèves

La rentrée 2014-2015 voit la mise en place de réformes lancée par le gouvernement en 2012. Cette année, à la sortie du collège un examen permet de classer les élèves, et sert de support à leurs souhaits d’affectation. Les moins bien notés ont donc le choix entre des lycées privés, très chers mais moins regardants, et une affectation décidée par l’Etat. Or, selon des associations de parents d’élève comme Okuluma Dokumna, les élèves seraient systématiquement envoyés dans les écoles de l’imam Hatip, lycées religieux axés sur l’islam sunnite, bien que la loi n’en fasse pas mention.

Primitivement créés pour former les imams turcs, dont la formation, l’affectation et le salaire sont pris en charge par l’Etat (Diyanet : Direction des affaires religieuses), les lycées de l’imam Hatip recevraient en cette rentrée 40.000 élèves inscrits d’office dans leurs classes par l’Etat. L’application de cette réforme aux élèves issus de minorités religieuses et culturelles, comme les Alévis, les Kurdes, les Arméniens, a de quoi choquer, et a provoqué un mouvement de contestation dans de nombreuses villes du pays. Ce week-end, c’est à Edirne que les parents d’élève manifestaient ; tandis que les Alévis ont lancé une marche de protestation dans le pays, ralliant leurs lieux de culte sacrés.

Aprilia Viale

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