Chroniques, Le choix de la rédaction

L’amour paternel

sans-rancuneLe consul général de Belgique à Istanbul, Monsieur Henri Vantieghem, dont on a pu lire les pensées dans notre dernier numéro, est non seulement un turcophile connaissant sur le bout des doigts notre langue mais aussi un homme de culture qui, s’associant au lycée français Notre Dame de Sion, invite en Turquie des cinéastes et des psychanalystes de son pays pour développer un échange culturel parfait entre les francophones et les intellectuels turcs. Le 11 avril dernier, nous avons pu assister pour la deuxième fois à un colloque de haut niveau sur le thème de « L’amour de transfert dans la relation éducative » qui a été suivi avec intérêt par des enseignants, élèves et chercheurs de diverses disciplines.

Il ne s’agissait pas de débats abstraits car tout a commencé par la projection de Sans Rancune !, un film belge de 2009 du réalisateur Yves Hanchar et mettant en scène Thierry Lhermitte et Milan Mauger. Le cinéaste nous a avoué que la part autobiographique, quoique passée inaperçue jusqu’à présent, n’était pas à négliger. Le récit concerne un collégien dont le père a disparu dans un raid aérien pendant la Seconde Guerre mondiale. L’adolescent fait ses études dans un lycée consacré par l’État belge aux garçons dont les pères sont morts pour la patrie encore que, dans son cas, comme le cadavre n’est pas retrouvé sa mère ne touche toujours pas de pension. C’est d’elle que le jeune Laurent Matagne va apprendre que son père avait une maîtresse et, lui qui ne supportait déjà pas l’école religieuse, va dans cette nouvelle école encore plus résister aussi bien à ses amis qu’à ses professeurs.

Mais tout va changer quand il va découvrir chez son professeur de français, surnommé Vapeur, des traits par lesquels il va pouvoir repérer les particularités d’un père en général et de son propre père en particulier. Serait-il possible qu’il ne soit pas mort ? Aurait-il simplement changé d’identité ? En tout cas, le modèle du père ne lui manquant plus, il va découvrir sa vocation et devenir écrivain. L’ambiguïté ne sera pas levée à la fin du film puisque, malgré les preuves du contraire, le professeur ne déclinera pas son identité.

Quant aux interventions psychanalytiques, Marie Liévain-Vantieghem, tout en suivant avec une grande fidélité la trame du film, a commenté comment le jeune en question passait par les étapes nécessaires de l’Œdipe et de la castration à travers un réseau d’identifications et d’aliénations pour trouver, ou même refaire, son « soi » personnel dans ce monde plein d’hostilité, d’ambiguïté et d’énigme. Monique de Villers Grand-Champs, par contre, a sorti ce cheminement en dehors de ce seul contexte pour présenter les parcours des enfants dans l’éducation en général pour parachever leur angoisse identitaire puisque, par définition psychanalytique, l’enfant naît comme le phallus manquant de la mère. Et c’est Guy de Villiers Grand-Champs qui, reprenant ce transfert dans tous ces états, en a rappelé la définition lacanienne d’après laquelle le transfert, c’est l’amour du savoir qui le pousse. Il a dévoilé les arrière-plans historico-géographiques pour illustrer comment Freud a élaboré ce concept à travers l’Allemagne nazie.

À une époque où en Turquie comme en Europe la montée de la droite nous menace, les Belges étaient là pour nous donner une leçon de probité éthique dans la recherche de vérité puisque, pendant le dîner qui a suivi le débat au consulat de Belgique, M. et Mme Vantieghem nous ont rappelés à quel point, la Turquie faisant partie de l’Europe depuis belle lurette, nos destins étaient scellés ensemble. Il faut donc les remercier et souhaiter la sortie dans les salles de ce beau film de Yves Hanchar, cinéaste courageux qui m’a révélé avoir eu comme professeur André Delvaux, auteur du film culte des intellectuels de mon temps : L’homme au crâne rasé.

Nami Başer

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