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“Language of the wall” : le Street Art franchit un pas au musée Pera d’Istanbul

Du 13 août au 14 octobre 2014 se tient au musée Pera d’Istanbul l’exposition « Language of the wall ». C’est la première fois que la Turquie accueille une exposition intérieure relative à l’art de rue, et ce grâce au talent de Roxane Ayral, conservatrice à l’origine du projet. L’enjeu est dense pour la jeune femme car cette exposition pourrait être un tremplin majeur pour le graffiti et le Street Art turc, pas encore apprécié à sa juste valeur malgré le vaste paysage urbain qui s’étend à coup de projets démesurés menés par l’AKP, en particulier à Istanbul.

Language of the wall

De l’art brut au sens premier du terme

« Language of the Wall » est un projet particulier. Il ne s’agit pas là d’une exposition classique, ni d’une simple vitrine sur le travail de quelques artistes. Ici tout est authentique, les différents œuvres ont été peintes sur mesure pour faire du résultat final une œuvre d’art unique et furtive, qui s’effaceront comme elles sont apparues le jour de la clôture de l’exposition. Plus de vingt artistes ont été mis à contribution venant des Etats-Unis, d’Allemagne, de France, du Japon et bien sûr de Turquie. Futura, Psyckoze, Funk ou encore No More Lies, la liste est longue et alléchante. On a là un véritable mélange cosmopolite qui se retrouve pour partager la même passion. Comme toujours, Street Artl’ascenseur a été mis aux normes de l’événement, tagué aux couleurs de l’affiche qui présente l’exposition, étalée sur les trois derniers étages du musée. Il est donc un passage obligé pour découvrir le travail de Roxane Ayral, son allure underground digne d’un club berlinois donne le ton de la visite à venir. Tout commence au dernier étage, un pas à peine dans la première salle vous permettra de saisir le caractère éphémère du travail fourni. Comme dans la rue, il ne s’agit pas de peindre pour immortaliser son art, il s’agit de peindre pour s’exprimer. Pera se transforme donc en terrain vague, ou en rue bétonnée, et la vingtaine d’artistes a pu travailler directement sur les murs du musée. Une liberté donnée aux artistes, mais aussi au spectateur, qui ne se sent plus prisonnier du cadre et évolue avec légèreté dans cet espace où les normes sont revisitées. Pas de pancarte pour présenter l’œuvre, ni de date ou d’autres informations: l’œuvre est posée là, vous fait face et vous regarde, déborde de son statut d’objet et s’approprie le lieu, mais aussi les quelques visiteurs qui se sentent ailleurs.

Roxane Ayral le précise bien, le Street Art ça n’est presque plus du vandalisme dans l’imaginaire collectif. Il s’agit d’un mouvement artistique légitime et propre à un moment historique dans lequel nous évoluons encore aujourd’hui. Ici pas de mise en avant des artistes, c’est “le langage des murs” qu’elle veut transmettre. Une série de photographies réalisées par Martha Cooper, Henry Chalfant and Hugh Holland entre 1979 et 1982 côtoie les œuvres, et amène la touche historique de Street Artl’exposition en retraçant image par image les premiers pas du Street Art dans l’Amérique du début des années 1980. L’idée consiste aussi à montrer au travers de ces photos que le Street Art, ça n’est pas que du graff ou des pochoirs, mais c’est aussi une culture à part entière, musicale ou encore sportive, qui continue de vivre dans le sillage des mouvements jeunes des quartiers populaires américains où tentent tant bien que mal d’exister différentes minorités, souvent hispaniques et afro-américaines.

« Art is anything you can get away with »

Street ArtLe cinquième étage se décompose en deux moments. L’entrée dans l’exposition vous met face à face avec une fontaine de peinture blanche sur fond noir, qui s’étale sur le joli parquet du Pera. Figée, l’œuvre donne à voir le sens du street art : faire vivre des rues qui n’ont rien à offrir, par un art improvisé avec des outils simples et bon marché. De part et d’autres vous pouvez admirer des tags relativement classiques et une pyramide de petits wagons de train couverts de peintures à la bombe. De l’autre côté, une première série de photos prise à New York d’œuvres et d’artistes comme Daze pour qui “l’art est tout ce qui nous permet de nous évader”, Lee Quiñones ou encore Dondi, véritables piliers du Street Art dans le Manhattan des années 1980.

Le quatrième étage est une critique dure et juste sur la politique urbaine de l’AKP depuis 2002. On y voit des peintures abstraites, sombres et déstructurées, symboles d’une modernité architecturale qui semble perdre tout son sens. S’y logent aussi quelques jolis dessins aux milles et une couleurs, des visages jeunes et frais, un oiseau sur fond de nature luxuriante, cherchant à provoquer Street Artl’évasion du spectateur qui ne doit pas oublier le support originel de l’œuvre : le béton, le gris, le dur ; le moche en somme. Quelques briques de béton posées sur des cageots sont là pour nous le rappeler. L’artiste y a dessiné des fenêtres pour un résultat tristement réel. On y retrouve le quotidien des grandes villes. Cette critique de leur support est éminemment politique. Sur un mur de l’autre côté de l’étage, on voit les visages des victimes de la politique d’urbanisation à outrance de l’AKP. On y apprend que 60% des décisions du gouvernement concernent la construction, 30 % du PIB est consacrée à l’extension urbaine d’Istanbul, et ce au prix d’inégalités croissantes, la Turquie étant devenue bonne dernière du classement OCDE. Le coût est aussi humain, comme le témoignent ces visages posés sur fond de manifestations de soutien, peints en différents tons de gris. On apprend que plus de 2000 ouvriers ont péri du fait des mauvaises conditions de sécurités depuis 2012. Quoi de mieux alors que recouvrir les immeubles de couleurs et de tags pour protester contre cette expansion insensée?

Au dernier étage, d’autres belles œuvres, notamment celle de l’artiste français Psyckoze. Roxane Ayral lui consacre une petite pièce pour les vingt-cinq années qu’il a passé à travailler dans les catacombes de Paris. On y voit un petit film retraçant son travail de mosaïques dans les profondeurs de la ville lumière. Une dernière série de photos vient clôturer l’exposition, accompagnés de quelques vinyles des années 1980. On y voit des artistes comme les B-Boys ou Jazzy Jay, mais aussi les premiers skateurs californiens et leurs longs cheveux blonds. Stacy Stacy PeraltaPeralta, Jay Adams et Tony Alva, les Z-boys de Dogtown, fondateurs du skate moderne et reflet d’une autre culture de la rue que celle du béton new yorkais. Ici, c’est la culture populaire frappée du soleil californien qui s’exprime, dans les piscines vidées à cause du manque d’eau et théâtre des nombreux contests improvisés entre skateurs. Mexicains, asiatiques et jeunes blonds aux yeux bleus se côtoient pour partager leur amour de la planche. Pour eux, l’art de rue c’est l’art de faire des tricks, celui du ride et du surf entre les pilotis des petites cités balnéaires du sud de la Californie. Quelques vinyles de Hip Hop, ou encore d’artistes comme Freddy Love ou Break Machine vous laisse imaginer le fond sonore de ce retour dans le temps, indispensable pour comprendre l’importance du Street Art, terreau fertile à l’expression d’une jeunesse bafouée, méprisée et trop souvent oubliée. Avec Roxane Ayral et le musée Pera, leur talent est enfin mis au goût du jour en Turquie.

Quand l’art de rue sort de son cocon

Istanbul est un terrain de jeu particulier pour les artistes de rue. Ses nombreux immeubles de bétons, ses quelques ruelles sombres et ses grandes façades, étalés sur un espace qui croit de jour en jour, sont une toile privilégiée pour tout artiste de rue qui se respecte. Comme nous l’explique Ayral, le Street Art s’impose petit à petit depuis les années 1990 en Turquie, et commence à se faire un nom aujourd’hui sur la scène internationale. Istanbul est le meilleur exemple. La Magnifique ne cesse d’attirer des artistes étrangers, les allemands 1UP et Kripoe par exemple, ou encore le français Amose. L’exposition du Pera est donc un grand pas en avant pour le Street Art en Turquie : pour la première fois il quitte son berceau urbain pour se figer sur les murs d’un musée dont la renommée ne fait plus aucun doute. Malgré deux festivals organisés par la mairie stambouliote en 2009 et 2012, l’exposition de Roxane Ayral permet à l’art urbain de briser les chaines du “politiquement correct” et s’affiche sous son vrai visage, sans retenue et avec toute la profondeur de son message. Bien que quelques projets ambitieux aient étépermis par la municipalité de Kadikoy, il s’agit là de la plus grande avancée pour la reconnaissance de ce style dans le paysage culturel turc.

Street ArtPeut-on y voir un écho des événements de Gezi? Peut-être. Ceci dit, rien dans le discours de Roxane Ayral, ni dans les œuvres exposées là, n’annonce une quelconque inscription dans le sillage des événements de juin 2013. Pourtant Gezi fut le théâtre d’une explosion artistique dont la rue fut le premier objet, et peut-être le plus fondamental. Galeries d’art et ateliers furent mis en place par la communauté de Gezi, mais se sont surtout les tags et les dessins, dessinés rapidement ou avec soin sur tous les murs qui entourent Taksim qui ont marqués l’événement. Cette effervescence créative permise par Gezi fut un boom pour l’art de rue, rapidement effacée par les quelques chiens de garde des différentes municipalités, on en perçoit encore les pourtours grâce aux escaliers arc-en-ciel qui bordent le Bosphore entre Tophane et Kabataş, ou les plots colorés que regarde la statue du Taureau à Kadikoy.

Après l’exposition sur Andy Warhol, le musée Pera tape encore un grand coup. L’exposition “Language of the Wall” ne fait que commencer mais elle risque bien d’attirer du monde. On pense notamment à toute cette population stambouliote animée par un désir d’expression souvent réprimée par les forces de l’ordre à l’image des tags recouverts de Gezi. Mais c’est aussi une porte ouverte pour toute une population turque qui ne connait pas encore la force créative et artistique qui se dégage de l’art de rue et qui est mis à l’honneur au Pera.

Benjamin Delille

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