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L’après-législatives : analyses croisées de trois politologues francophones

Voilà près d’une décennie que la gouvernance politique turque n’avait connu une telle incertitude. Le 7 juin dernier, l’AKP perdait une majorité absolue détenue depuis 2002 et une nouvelle famille politique faisait son entrée au Parlement : le Parti démocratique des peuples [HDP], avec 13 % des suffrages exprimés, en pied de liste des principaux partis d’opposition derrière le MHP (16%) et le CHP (25%). L’AKP pouvant difficilement gouverner en minorité, les hypothèses vont bon train sur les coalitions possibles entre le pouvoir et l’opposition.

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L’émergence du multipartisme au Parlement, pour la première fois depuis douze ans, laisse donc croire qu’un nouveau chapitre de l’histoire turque est en train de se faire. Une interrogation demeure cependant ; ce chapitre s’écrira-t-il sous les auspices de l’unité nationale et de la stabilité politique, ou bien sous le signe du chaos ? C’est au travers des avis des professeurs Ahmet Insel, Can Baydarol et Soli Özel, intellectuels turcs francophones et politologues aguerris, que nous avons essayé d’y voir plus clair.

Un vote sanction

insel_2Il est clair pour tous que ce vote du 7 juin était un vote sanction directement adressé au président Recep Tayyip Erdoğan et à son projet de régime présidentiel. La perte de la majorité absolue par l’AKP, parti présidentiel, marque donc la défaite personnelle de l’Homme Providentiel turc dans ses désirs de réformes, première leçon à tirer de ces élections selon nos trois commentateurs. Ahmet Insel surenchérit sur le sens de cette défaite : « Erdoğan voulait transformer ces élections en un référendum préalable pour mettre en place un régime hyper-présidentiel. Il se retrouve avec une composition parlementaire qui ré-institue un régime hyper-parlementaire. C’est la ruse de l’histoire. » Cette ruse de l’histoire risquant bien de se retourner contre un électorat turc qui, en réinstaurant le multipartisme au sein de l’hémicycle parlementaire semble s’être trop dispersé politiquement, rendant les possibilités de coalition ardues. Pour le professeur Can Baydarol, c’est bien pourquoi l’indécision n’a jamais été aussi forte dans la vie politique turque, faisant de la coalition l’enjeu majeur de « l’après ». Comme il nous le rappelle, si les négociations en cours venaient à échouer entre l’AKP et les partis d’opposition, c’est d’un retour aux urnes qu’il s’agirait. Et entre déclarations contradictoires des représentants politiques, rumeurs et faux-semblants, il est difficile d’y voir clair dans ce can_baydaroljeu de dupes : « Les choses sont tellement incertaines à l’heure actuelle qu’il est difficile de s’exprimer autrement qu’à titre personnel sur la nature possible de la prochaine coalition. En ce qui me concerne, je ne serais pas étonné de voir une formation AKP-MHP arriver au pouvoir. Mais encore une fois, l’heure est à l’incertitude. Il faut simplement espérer que cette incertitude ne dure pas trop longtemps : si une solution n’a toujours pas été trouvée dans les 45 prochains jours suivant la publication officielle des résultats, des élections anticipées pourront être organisées en novembre prochain. »

La difficile recherche d’une coalition

soli-ozelEn délaissant l’AKP pour la droite nationaliste que représente le MHP, ou les pro-Kurdes du HDP, les électeurs turcs ont certes pu manifester leur désir d’un renouveau politique, mais devant le nombre de partis présents au parlement, c’est l’impasse jusqu’à tant qu’une coalition se forme. C’est l’effet pervers du vote « contre » ; son caractère privatif écarte à défaut d’élire. C’est pourquoi certains aujourd’hui déchantent, après s’être réjouis de la chute de l’AKP. Soli Özel résume la situation en ces termes : « Les résultats de ces élections étaient un soulagement. Mais justement, en Turquie, le « soulagement » ça ne dure jamais vraiment longtemps. » Lui aussi mise sur une probable coalition entre AKP et MHP, mais reste prudent. Une idée que soutient également son confrère Ahmet Insel, selon lequel une telle formation permettrait de redéfinir plus clairement les clivages entre droite et gauche turques, représentant la droite sunnite et traditionnelle face à une gauche unie entre CHP et HDP. Ce scénario, parmi les plus probables, n’a cependant pas encore été confirmé à ce jour, et chacun reste à l’expectative. C’est toute la difficulté d’un vote de sanction où plusieurs identités de l’électorat cohabitent sans qu’aucune ne les fédère car, toujours selon le professeur Insel : « La société est traversée par des failles ethniques, culturelles et religieuses profondes qui rendent difficiles les coalitions gouvernementales, ainsi que la formation d’un large consensus. » Les temps sont donc encore incertains et la Turquie semble loin de l’unité nationale au vu de ce Parlement multipartite. Mais c’est peut-être justement avec l’émergence de ce système hyper-parlementaire que les pouvoirs de ce pays sauront mieux s’équilibrer.

 

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